La Chartreuse de Parme by Stendhal [1 of 170 pseudnyms used by Marie-Henri Beyle]
Part 2 out of 3
Le combat semblait se ralentir un peu les coups ne se suivaient plus avec la mˆme rapidit‚ lorsque Fabrice se dit: "A la douleur que je ressens au visage, il faut qu'il m'ait d‚figur‚."Saisi de rage … cette id‚e, il sauta sur son ennemi la pointe du couteau de chasse en avant. Cette pointe entra dans le c“t‚ droit de la poitrine de Giletti et sortit vers l'‚paule gauche; au mˆme instant l'‚p‚e de Giletti p‚n‚trait de toute sa longueur dans le haut du bras de Fabrice, mais l'‚p‚e glissa sous la peau, et ce fut une blessure insignifiante.
Giletti ‚tait tomb‚; au moment o— Fabrice s'avan‡ait vers lui, regardant sa main gauche qui tenait un couteau, cette main s'ouvrait machinalement et laissait ‚chapper son arme.
"Le gredin est mort", se dit Fabrice.
Il le regarda au visage, Giletti rendait beaucoup de sang par la bouche. Fabrice courut … la voiture.
- Avez-vous un miroir? cria-t-il … Marietta.
Marietta le regardait trŠs pƒle et ne r‚pondait pas. La vieille femme ouvrit d'un grand sang-froid un sac … ouvrage vert, et pr‚senta … Fabrice un petit miroir … manche grand comme la main. Fabrice, en se regardant, se maniait la figure: "Les yeux sont sains, se disait-il, c'est d‚j… beaucoup."Il regarda les dents, elles n'‚taient point cass‚es.
- D'o— vient donc que je souffre tant? se disait-il … demi-voix.
La vieille femme lui r‚pondit:
- C'est que le haut de votre joue a ‚t‚ pil‚ entre le pommeau de l'‚p‚e de Giletti et l'os que nous avons l…. Votre joue est horriblement enfl‚e et bleue. mettez-y des sangsues … l'instant, et ce ne sera rien.
- Ah! des sangsues … l'instant, dit Fabrice en riant, et il reprit tout son sang-froid.
Il vit que les ouvriers entouraient Giletti et le regardaient sans oser le toucher.
- Secourez donc cet homme, leur cria-t-il; “tez-lui son habit...
Il allait continuer, mais, en levant les yeux, il vit cinq ou six hommes … trois cents pas sur la grande route qui s'avan‡aient … pied et d'un pas mesur‚ vers le lieu de la scŠne.
"Ce sont des gendarmes, pensa-t-il, et comme il y a un homme de tu‚, ils vont m'arrˆter et j'aurai l'honneur de faire une entr‚e solennelle dans la ville de Parme. Quelle anecdote pour les courtisans amis de la Raversi et qui d‚testent ma tante!"
Aussit“t, et avec la rapidit‚ de l'‚clair, il jette aux ouvriers ‚bahis tout l'argent qu'il avait dans ses poches, il s'‚lance dans la voiture.
- Empˆchez les gendarmes de me poursuivre, crie-t-il … ses ouvriers, et je fais votre fortune; dites-leur que je suis innocent, que cet homme m'a attaqu‚ et voulait me tuer.
- Et toi, dit-il au veturino, mets tes chevaux au galop, tu auras quatre napol‚ons d'or si tu passes le P“ avant que ces gens l…-bas puissent m'atteindre.
- €a va! dit le veturino; mais n'ayez donc pas peur, ces hommes l…-bas sont … pied, et le trot seul de mes petits chevaux suffit pour les laisser fameusement derriŠre.
Disant ces paroles il les mit au galop.
Notre h‚ros fut choqu‚ de ce mot peur employ‚ par le cocher: c'est que r‚ellement il avait eu une peur extrˆme aprŠs le coup de pommeau d'‚p‚e qu'il avait re‡u dans la figure.
- Nous pouvons contre-passer des gens … cheval venant vers nous, dit le veturino prudent et qui songeait aux quatre napol‚ons, et les hommes qui nous suivent peuvent crier qu'on nous arrˆte.
Ceci voulait dire: Rechargez vos armes...
- Ah! que tu es brave, mon petit abb‚! s'‚criait la Marietta en embrassant Fabrice.
La vieille femme regardait hors de la voiture par la portiŠre: au bout d'un peu de temps elle rentra la tˆte.
- Personne ne vous poursuit, monsieur, dit-elle … Fabrice d'un grand sang-froid; et il n'y a personne sur la route devant vous. Vous savez combien les employ‚s de la police autrichienne sont formalistes: s'ils vous voient arriver ainsi au galop, sur la digue au bord du P“, ils vous arrˆteront. n'en ayez aucun doute.
Fabrice regarda par la portiŠre.
- Au trot, dit-il au cocher. Quel passeport avez-vous? dit-il … la vieille femme.
- Trois au lieu d'un r‚pondit-elle, et qui nous ont co–t‚ chacun quatre francs: n'est-ce pas une horreur pour de pauvres artistes dramatiques qui voyagent toute l'ann‚e! Voici le passeport de M. Giletti, artiste dramatique, ce sera vous, voici nos deux passeports … la Marietta et … moi. Mais Giletti avait tout notre argent dans sa poche, qu'allons-nous devenir?
- Combien avait-il? dit Fabrice.
- Quarante beaux ‚cus de cinq francs, dit la vieille femme.
- C'est-…-dire six et de la petite monnaie, dit la Marietta en riant; je ne veux pas que l'on trompe mon petit abb‚.
- N'est-il pas tout naturel, monsieur, reprit la vieille femme d'un grand sang-froid, que je cherche … vous accrocher trente-quatre ‚cus? Qu'est-ce que trente-quatre ‚cus pour vous? Et nous, nous avons perdu notre protecteur; qui est-ce qui se chargera de nous loger, de d‚battre les prix avec les veturini quand nous voyageons, et de faire peur … tout le monde? Giletti n'‚tait pas beau, mais il ‚tait bien commode, et si la petite que voil… n'‚tait pas une sotte, qui d'abord s'est amourach‚e de vous, jamais Giletti ne se f–t aper‡u de rien, et vous nous auriez donn‚ de beaux ‚cus. Je vous assure que nous sommes bien pauvres.
Fabrice fut touch‚; il tira sa bourse et donna quelques napol‚ons … la vieille femme.
- Vous voyez, lui dit-il, qu'il ne m'en reste que quinze, ainsi il est inutile dor‚navant de me tirer aux jambes.
La petite Marietta lui sauta au cou, et la vieille lui baisait les mains. La voiture avan‡ait toujours au petit trot. Quand on vit de loin les barriŠres jaunes ray‚es de noir qui annoncent les possessions autrichiennes, la vieille femme dit … Fabrice:
- Vous feriez mieux d'entrer … pied avec le passeport de Giletti dans votre poche; nous, nous allons nous arrˆter un instant, sous pr‚texte de faire un peu de toilette. Et d'ailleurs, la douane visitera nos effets. Vous, si vous m'en croyez, traversez Casal Maggiore d'un pas nonchalant; entrez mˆme au caf‚ et buvez le verre d'eau-de-vie; une fois hors du village, filez ferme. La police est vigilante en diable en pays autrichien: elle saura bient“t qu'il y a eu un homme de tu‚: vous voyagez avec un passeport qui n'est pas le v“tre, il n'en faut pas tant pour passer deux ans de prison. Gagnez le P“ … droite en sortant de la ville, louez une barque et r‚fugiez-vous … Ravenne ou … Ferrare; sortez au plus vite des Etats autrichiens. Avec deux louis vous pourrez acheter un autre passeport de quelque douanier, celui-ci vous serait fatal; rappelez-vous que vous avez tu‚ l'homme.
En approchant … pied du pont de bateaux de Casal Maggiore, Fabrice relisait attentivement le passeport de Giletti. Notre h‚ros avait grand-peur, il se rappelait vivement tout ce que le comte Mosca lui avait dit du danger qu'il y avait pour lui … rentrer dans les Etats autrichiens; or, il voyait … deux cents pas devant lui le pont terrible qui allait lui donner accŠs en ce pays, dont la capitale … ses yeux ‚tait le Spielberg. Mais comment faire autrement? Le duch‚ de ModŠne qui borne au midi l'Etat de Parme lui rendait les fugitifs en vertu d'une convention expresse; la frontiŠre de l'Etat qui s'‚tend dans les montagnes du c“t‚ de Gˆnes ‚tait trop ‚loign‚e; sa m‚saventure serait connue … Parme bien avant qu'il p–t atteindre ces montagnes; il ne restait donc que les Etats de l'Autriche sur la rive gauche du P“. Avant qu'on e–t le temps d'‚crire aux autorit‚s autrichiennes pour les engager … l'arrˆter, il se passerait peut-ˆtre trente-six heures ou deux jours. Toutes r‚flexions faites Fabrice br–la avec le feu son cigare son propre passeport il valait mieux pour lui en pays autrichien ˆtre un vagabond que d'ˆtre Fabrice del Dongo, et il ‚tait possible qu'on le fouillƒt.
Ind‚pendamment de la r‚pugnance bien naturelle qu'il avait … confier sa vie au passeport du malheureux Giletti, ce document pr‚sentait des difficult‚s mat‚rielles: la taille de Fabrice atteignait tout au plus … cinq pieds cinq pouces, et non pas … cinq pieds dix pouces comme l'‚non‡ait le passeport'; il avait prŠs de vingt-quatre ans et paraissait plus jeune, Giletti en avait trente-neuf. Nous avouerons que notre h‚ros se promena une grande demi-heure sur une contre-digue du P“ voisine du pont de barques, avant de se d‚cider … y descendre."Que conseillerais-je … un autre qui se trouverait … ma place? se dit-il enfin. Evidemment de passer: il y a un p‚ril … rester dans l'Etat de Parme, un gendarme peut ˆtre envoy‚ … la poursuite de l'homme qui en a tu‚ un autre, f–t-ce mˆme … son corps d‚fendant."Fabrice fit la revue de ses poches, d‚chira tous les papiers et ne garda exactement que son mouchoir et sa boŒte … cigares; il lui importait d'abr‚ger l'examen qu'il allait subir. Il pensa … une terrible objection qu'on pourrait lui faire et … laquelle il ne trouvait que de mauvaises r‚ponses: il allait dire qu'il s'appelait Giletti et tout son linge ‚tait marqu‚ F. D.
Comme on voit, Fabrice ‚tait un de ces malheureux tourment‚s par leur imagination; c'est assez le d‚faut des gens d'esprit en Italie. Un soldat fran‡ais d'un courage ‚gal ou mˆme inf‚rieur se serait pr‚sent‚ pour passer sur le pont tout de suite, et sans songer d'avance … aucune difficult‚; mais aussi il y aurait port‚ tout son sang-froid, lorsque au bout du pont un petit homme, vˆtu de gris, lui dit:
- Entrez au bureau de police pour votre passeport.
Ce bureau avait des murs sales garnis de clous auxquels les pipes et les chapeaux sales des employ‚s ‚taient suspendus. Le grand bureau de sapin derriŠre lequel ils ‚taient retranch‚s ‚tait tout tach‚ d'encre et de vin, deux ou trois gros registres reli‚s en peau verte portaient des taches de toutes couleurs, et la tranche de leurs pages ‚tait noircie par les mains. Sur les registres plac‚s en pile l'un sur l'autre il y avait trois magnifiques couronnes de laurier qui avaient servi l'avant-veille pour une des fˆtes de l'empereur.
Fabrice fut frapp‚ de tous ces d‚tails, ils lui serrŠrent le coeur; il paya ainsi le luxe magnifique et plein de fraŒcheur qui ‚clatait dans son joli appartement du palais Sanseverina. Il ‚tait oblig‚ d'entrer dans ce sale bureau et d'y paraŒtre comme inf‚rieur; il allait subir un interrogatoire.
L'employ‚ qui tendit une main jaune pour prendre son passeport ‚tait petit et noir, il portait un bijou de laiton … sa cravate."Ceci est un bourgeois de mauvaise humeur", se dit Fabrice; le personnage parut excessivement surpris en lisant le passeport, et cette lecture dura bien cinq minutes.
- Vous avez eu un accident, dit-il … l'‚tranger en indiquant sa joue du regard.
- Le veturino nous a jet‚s en bas de la digue du P“.
Puis le silence recommen‡a et l'employ‚ lan‡ait des regards farouches sur le voyageur.
"J'y suis, se dit Fabrice, il va me dire qu'il est fƒch‚ d'avoir une mauvaise nouvelle … m'apprendre et que je suis arrˆt‚."Toutes sortes d'id‚es folles arrivŠrent … la tˆte de notre h‚ros, qui dans ce moment n'‚tait pas fort logique. Par exemple, il songea … s'enfuir par la porte du bureau qui ‚tait rest‚e ouverte.
"Je me d‚fais de mon habit; je me jette dans le P“, et sans doute je pourrai le traverser … la nage. Tout vaut mieux que le Spielberg."L'employ‚ de police le regardait fixement au moment o— il calculait les chances de succŠs de cette ‚quip‚e, cela faisait deux bonnes physionomies. La pr‚sence du danger donne du g‚nie … l'homme raisonnable, elle le met pour ainsi dire au-dessus de lui-mˆme … l'homme d'imagination elle inspire des romans, hardis il est vrai, mais souvent absurdes.
Il fallait voir l'oeil indign‚ de notre h‚ros sous l'oeil scrutateur de ce commis de police orn‚ de ses bijoux de cuivre."Si je le tuais, se disait Fabrice, je serais condamn‚ pour meurtre … vingt ans de galŠre ou … la mort, ce qui est bien moins fƒcheux que le Spielberg avec une chaŒne de cent vingt livres … chaque pied et huit onces de pain pour toute nourriture, et cela dure vingt ans; ainsi je n'en sortirais qu'… quarante-quatre ans."La logique de Fabrice oubliait que, puisqu'il avait br–l‚ son passeport, rien n'indiquait … l'employ‚ de police qu'il f–t le rebelle Fabrice del Dongo.
Notre h‚ros ‚tait suffisamment effray‚, comme on le voit; il l'e–t ‚t‚ bien davantage s'il e–t connu les pens‚es qui agitaient le commis de police. Cet homme ‚tait ami de Giletti; on peut juger de sa surprise lorsqu'il vit son passeport entre les mains d'un autre; son premier mouvement fut de faire arrˆter cet autre, puis il songea que Giletti pouvait bien avoir vendu son passeport … ce beau jeune homme qui apparemment venait de faire quelque mauvais coup … Parme."Si je l'arrˆte, se dit-il, Giletti sera compromis; on d‚couvrira facilement qu'il a vendu son passeport; d'un autre c“t‚, que diront mes chefs si l'on vient … v‚rifier que moi, ami de Giletti, j'ai vis‚ son passeport port‚ par un autre?"L'employ‚ se leva en bƒillant et dit … Fabrice:
- Attendez, monsieur.
Puis, par habitude de police, il ajouta:
- Il s'‚lŠve une difficult‚.
Fabrice dit … part soi: "Il va s'‚lever ma fuite."
En effet, l'employ‚ quittait le bureau dont il laissait la porte ouverte, et le passeport ‚tait rest‚ sur la table de sapin."Le danger est ‚vident, pensa Fabrice; je vais prendre mon passeport et repasser le pont au petit pas, je dirai au gendarme, s'il m'interroge, que j'ai oubli‚ de faire viser mon passeport par le commissaire de police du dernier village des Etats de Parme."Fabrice avait d‚j… son passeport … la main, lorsque, … son inexprimable ‚tonnement, il entendit le commis aux bijoux de cuivre qui disait:
- Ma foi je n'en puis plus; la chaleur m'‚touffe; je vais au caf‚ prendre la demi-tasse. Entrez au bureau quand vous aurez fini votre pipe, il y a un passeport … viser, l'‚tranger est l….
Fabrice, qui sortait … pas de loup, se trouva face … face avec un beau jeune homme qui se disait en chantonnant: "Eh bien! visons donc ce passeport, je vais leur faire mon paraphe."
- O— monsieur veut-il aller?
- A Mantoue, Venise et Ferrare.
- Ferrare soit, r‚pondit l'employ‚ en sifflant.
Il prit une griffe, imprima le visa en encre bleue sur le passeport, ‚crivit rapidement les mots: Mantoue, Venise et Ferrare dans l'espace laiss‚ en blanc par la griffe, puis il fit plusieurs tours en l'air avec la main, signa et reprit de l'encre pour son paraphe qu'il ex‚cuta avec lenteur et en se donnant des soins infinis. Fabrice suivait tous les mouvements de cette plume; le commis regarda son paraphe avec complaisance, il y ajouta cinq ou six points, enfin il remit le passeport … Fabrice en disant d'un air l‚ger:
- Bon voyage, monsieur.
Fabrice s'‚loignait d'un pas dont il cherchait … dissimuler la rapidit‚, lorsqu'il se sentit arrˆter par le bras gauche: instinctivement il mit la main sur le manche de son poignard, et s'il ne se f–t vu entour‚ de maisons, il f–t peut-ˆtre tomb‚ dans une ‚tourderie. L'homme qui lui touchait le bras gauche, lui voyant l'air tout effar‚, lui dit en forme d'excuse:
- Mais j'ai appel‚ Monsieur trois fois, sans qu'il r‚pondŒt; Monsieur a-t-il quelque chose … d‚clarer … la douane?
- Je n'ai sur moi que mon mouchoir; je vais ici tout prŠs chasser chez un de mes parents.
Il e–t ‚t‚ bien embarrass‚ si on l'e–t pri‚ de nommer ce parent. Par la grande chaleur qu'il faisait et avec ces ‚motions Fabrice ‚tait mouill‚ comme s'il f–t tomb‚ dans le P“."Je ne manque pas de courage contre les com‚diens, mais les commis orn‚s de bijoux de cuivre me mettent hors de moi; avec cette id‚e je ferai un sonnet comique pour la duchesse."
A peine entr‚ dans Casal Maggiore, Fabrice prit … droite une mauvaise rue qui descend vers le P“."J'ai grand besoin, se dit-il, des secours de Bacchus et de C‚rŠs", et il entra dans une boutique au-dehors de laquelle pendait un torchon gris attach‚ … un bƒton; sur le torchon ‚tait ‚crit le mot Trattoria. Un mauvais drap de lit soutenu par deux cerceaux de bois fort minces, et pendant jusqu'… trois pieds de terre, mettaient la porte de la Trattoria … l'abri des rayons directs du soleil. L…, une femme … demi nue et fort jolie re‡ut notre h‚ros avec respect, ce qui lui fit le plus vif plaisir; il se hƒta de lui dire qu'il mourait de faim. Pendant que la femme pr‚parait le d‚jeuner, entra un homme d'une trentaine d'ann‚es, il n'avait pas salu‚ en entrant; tout … coup il se releva du banc o— il s'‚tait jet‚ d'un air familier, et dit … Fabrice:
- Eccelenza, la riverisco (je salue Votre Excellence.)
Fabrice ‚tait trŠs gai en ce moment, et au lieu de former des projets sinistres, il r‚pondit en riant:
- Et d'o— diable connais-tu Mon Excellence?
- Comment! Votre Excellence ne reconnaŒt pas Ludovic, l'un des cochers de Mme la duchesse Sanseverina? A Sacca, la maison de campagne o— nous allions tous les ans, je prenais toujours la fiŠvre; j'ai demand‚ la pension … Madame et me suis retir‚. Me voici riche; au lieu de la pension de douze ‚cus par an … laquelle tout au plus je pouvais avoir droit, Madame m'a dit que pour me donner le loisir de faire des sonnets, car je suis poŠte en langue vulgaire, elle m'accordait vingt-quatre ‚cus, et M. le comte m'a dit que si jamais j'‚tais malheureux, je n'avais qu'… venir lui parler. J'ai eu l'honneur de mener Monsignore pendant un relais lorsqu'il est all‚ faire sa retraite comme un bon chr‚tien … la chartreuse de Velleja.
Fabrice regarda cet homme et le reconnut un peu. C'‚tait un des cochers les plus coquets de la casa Sanseverina: maintenant qu'il ‚tait riche, disait-il, il avait pour tout vˆtement une grosse chemise d‚chir‚e et une culotte de toile, jadis teinte en noir, qui lui arrivait … peine aux genoux; une paire de souliers et un mauvais chapeau compl‚taient l'‚quipage. De plus, il ne s'‚tait pas fait la barbe depuis quinze jours. En mangeant son omelette, Fabrice fit la conversation avec lui absolument comme d'‚gal … ‚gal; il crut voir que Ludovic ‚tait l'amant de l'h“tesse. Il termina rapidement son d‚jeuner, puis dit … demi-voix … Ludovic:
- J'ai un mot pour vous.
- Votre Excellence peut parler librement devant elle, c'est une femme r‚ellement bonne, dit Ludovic d'un air tendre.
- Eh bien! mes amis, reprit Fabrice sans h‚siter, je suis malheureux, et j'ai besoin de votre secours. D'abord il n'y a rien de politique dans mon affaire; j'ai tout simplement tu‚ un homme qui voulait m'assassiner parce que je parlais de sa maŒtresse.
- Pauvre jeune homme! dit l'h“tesse.
- Que Votre Excellence compte sur moi! s'‚cria le cocher avec des yeux enflamm‚s par le d‚vouement le plus vif; o— Son Excellence veut-elle aller?
- A Ferrare. J'ai un passeport, mais j'aimerais mieux ne pas parler aux gendarmes, qui peuvent avoir connaissance du fait.
- Quand avez-vous exp‚di‚ cet autre?
- Ce matin … six heures.
- Votre Excellence n'a-t-elle point de sang sur ses vˆtements? dit l'h“tesse.
- J'y pensais, dit le cocher, et d'ailleurs le drap de ces vˆtements est trop fin; on n'en voit pas beaucoup de semblables dans nos campagnes, cela nous attirerait les regards; je vais acheter des habits chez le juif. Votre Excellence est … peu prŠs de ma taille, mais plus mince.
- De grƒce, ne m'appelez plus Excellence, cela peut attirer l'attention.
- Oui, Excellence, r‚pondit le cocher en sortant de la boutique.
- Eh bien! eh bien! cria Fabrice, et l'argent! revenez donc!
- Que parlez-vous d'argent! dit l'h“tesse, il a soixante-sept ‚cus qui sont fort … votre service. Moi-mˆme, ajouta-t-elle en baissant la voix, j'ai une quarantaine d'‚cus que je vous offre de bien bon coeur; on n'a pas toujours de l'argent sur soi lorsqu'il arrive de ces accidents.
Fabrice avait “t‚ son habit … cause de la chaleur en entrant dans la Trattoria.
- Vous avez l… un gilet qui pourrait nous causer de l'embarras s'il entrait quelqu'un: cette belle toile anglaise attirerait l'attention.
Elle donna … notre fugitif un gilet de toile teinte en noir, appartenant … son mari. Un grand jeune homme entra dans la boutique par une porte int‚rieure, il ‚tait mis avec une certaine ‚l‚gance.
- C'est mon mari, dit l'h“tesse. Pierre-Antoine, dit-elle au mari, Monsieur est un ami de Ludovic; il lui est arriv‚ un accident ce matin de l'autre c“t‚ du fleuve, il d‚sire se sauver … Ferrare.
- Eh! nous le passerons, dit le mari d'un air fort poli, nous avons la barque de Charles-Joseph. Par une autre faiblesse de notre h‚ros, que nous avouerons aussi naturellement que nous avons racont‚ sa peur dans le bureau de police au bout du pont il avait les larmes aux yeux, il ‚tait profond‚ment attendri par le d‚vouement parfait qu'il rencontrait chez ces paysans: il pensait aussi … la bont‚ caract‚ristique de sa tante; il e–t voulu pouvoir faire la fortune de ces gens. Ludovic rentra charg‚ d'un paquet.
- Adieu cet autre, lui dit le mari d'un air de bonne amiti‚.
- Il ne s'agit pas de ‡a, reprit Ludovic d'un ton fort alarm‚, on commence … parler de vous, on a remarqu‚ que vous avez h‚sit‚ en entrant dans notre vicolo, et quittant la belle rue comme un homme qui chercherait … se cacher.
- Montez vite … la chambre, dit le mari.
Cette chambre, fort grande et fort belle, avait de la toile grise au lieu de vitres aux deux fenˆtres; on y voyait quatre lits larges chacun de six pieds et hauts de cinq.
- Et vite, et vite! dit Ludovic, il y a un fat de gendarme nouvellement arriv‚ qui voulait faire la cour … la jolie femme d'en bas, et auquel j'ai pr‚dit que, quand il va en correspondance sur la route, il pourrait bien se rencontrer avec une balle; si ce chien-l… entend parler de Votre Excellence, il voudra nous jouer un tour, il cherchera … vous arrˆter ici afin de faire mal noter la Trattoria de la Th‚odolinde.
"Eh quoi! continua Ludovic en voyant sa chemise toute tach‚e de sang et des blessures serr‚es avec des mouchoirs, le porco s'est donc d‚fendu? En voil… cent fois plus qu'il n'en faut pour vous faire arrˆter; je n'ai point achet‚ de chemise."
Il ouvrit sans fa‡on l'armoire du mari et donna une de ses chemises … Fabrice qui bient“t fut habill‚ en riche bourgeois de campagne. Ludovic d‚crocha un filet suspendu … la muraille, pla‡a les habits de Fabrice dans le panier o— l'on met le poisson, descendit en courant et sortit rapidement par une porte de derriŠre; Fabrice le suivait.
- Th‚odolinde, cria-t-il en passant prŠs de la boutique, cache ce qui est en haut, nous allons attendre dans les saules; et toi, Pierre-Antoine, envoie-nous bien vite une barque, on paie bien.
Ludovic fit passer plus de vingt foss‚s … Fabrice. Il y avait des planches fort longues et fort ‚lastiques qui servaient de ponts sur les plus larges de ces foss‚s; Ludovic retirait ces planches aprŠs avoir pass‚. Arriv‚ au dernier canal, il tira la planche avec empressement.
- Respirons maintenant, dit-il, ce chien de gendarme aurait plus de deux lieues … faire pour atteindre Votre Excellence. Vous voil… tout pƒle, dit-il … Fabrice; je n'ai point oubli‚ la petite bouteille d'eau-de-vie.
- Elle vient fort … propos: la blessure … la cuisse commence … se faire sentir; et d'ailleurs j'ai eu une fiŠre peur dans le bureau de la police au bout du pont.
- Je le crois bien, dit Ludovic; avec une chemise remplie de sang comme ‚tait la v“tre, je ne con‡ois pas seulement comment vous avez os‚ entrer en un tel lieu. Quant aux blessures, je m'y connais: je vais vous mettre dans un endroit bien frais o— vous pourrez dormir une heure, la barque viendra nous y chercher, s'il y a moyen d'obtenir une barque; sinon, quand vous serez un peu repos‚ nous ferons encore deux petites lieues, et je vous mŠnerai … un moulin o— je prendrai moi-mˆme une barque; Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi: Madame va ˆtre au d‚sespoir, quand elle apprendra l'accident; on lui dira que vous ˆtes bless‚ … mort, peut-ˆtre mˆme que vous avez tu‚ l'autre en traŒtre. La marquise Raversi ne manquera pas de faire courir tous les mauvais bruits qui peuvent chagriner Madame. Votre Excellence pourrait ‚crire.
- Et comment faire parvenir la lettre?
- Les gar‡ons du moulin o— nous allons gagnent douze sous par jour; en un jour et demi ils sont … Parme, donc quatre francs pour le voyage; deux francs pour l'usure des souliers: si la course ‚tait faite pour un pauvre homme tel que moi, ce serait six francs; comme elle est pour le service d'un seigneur, j'en donnerai douze.
Quand on fut arriv‚ au lieu de repos dans un bois de vernes et de saules, bien touffu et bien frais, Ludovic alla … plus d'une heure de l… chercher de l'encre et du papier.
- Grand Dieu, que je suis bien ici! s'‚cria Fabrice. Fortune! adieu, je ne serai jamais archevˆque!
A son retour, Ludovic le trouva profond‚ment endormi et ne voulut pas l'‚veiller. La barque n'arriva que vers le coucher du soleil; aussit“t que Ludovic la vit paraŒtre au loin, il appela Fabrice qui ‚crivit deux lettres.
- Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi, dit Ludovic d'un air pein‚, et je crains bien de lui d‚plaire au fond du coeur quoi qu'elle en dise, si j'ajoute une certaine chose.
- Je ne suis pas aussi nigaud que vous le pensez, r‚pondit Fabrice, et, quoi que vous puissiez dire vous serez toujours … mes yeux un serviteur fidŠle de ma tante, et un homme qui a fait tout au monde pour me tirer d'un fort vilain pas.
Il fallut bien d'autres protestations encore pour d‚cider Ludovic … parler, et quand enfin il en eut pris la r‚solution, il commen‡a par une pr‚face qui dura bien cinq minutes. Fabrice s'impatienta, puis il se dit: "A qui la faute? … notre vanit‚ que cet homme a fort bien vue du haut de son siŠge."Le d‚vouement de Ludovic le porta enfin … courir le risque de parler net.
- Combien la marquise Raversi ne donnerait-elle pas au pi‚ton que vous allez exp‚dier … Parme pour avoir ces deux lettres! Elles sont de votre ‚criture, et par cons‚quent font preuves judiciaires contre vous. Votre Excellence va me prendre pour un curieux indiscret; en second lieu, elle aura peut-ˆtre honte de mettre sous les yeux de Madame la duchesse ma pauvre ‚criture de cocher; mais enfin votre s–ret‚ m'ouvre la bouche, quoique vous puissiez me croire un impertinent. Votre Excellence ne pourrait-elle pas me dicter ces deux lettres? Alors je suis le seul compromis, et encore bien peu, je dirais au besoin que vous m'ˆtes apparu au milieu d'un champ avec une ‚criture de corne dans une main et un pistolet dans l'autre, et que vous m'avez ordonn‚ d'‚crire.
- Donnez-moi la main, mon cher Ludovic, s'‚cria Fabrice, et pour vous prouver que je ne veux point avoir de secret pour un ami tel que vous, copiez ces deux lettres telles qu'elles sont.
Ludovic comprit toute l'‚tendue de cette marque de confiance et y fut extrˆmement sensible, mais au bout de quelques lignes, comme il voyait la barque s'avancer rapidement sur le fleuve:
- Les lettres seront plus t“t termin‚es, dit-il … Fabrice, si Votre Excellence veut prendre la peine de me les dicter.
Les lettres finies, Fabrice ‚crivit un A et un B … la derniŠre ligne, et, sur une petite rognure de papier qu'ensuite il chiffonna, il mit en fran‡ais: Croyez A et B. Le pi‚ton devait cacher ce papier froiss‚ dans ses vˆtements.
La barque arrivant … port‚e de la voix, Ludovic appela les bateliers par des noms qui n'‚taient pas les leurs; ils ne r‚pondirent point et abordŠrent cinq cents toises plus bas, regardant de tous les c“t‚s pour voir s'ils n'‚taient point aper‡us par quelque douanier.
- Je suis … vos ordres, dit Ludovic … Fabrice; voulez-vous que je porte moi-mˆme les lettres … Parme? Voulez-vous que je vous accompagne … Ferrare?
- M'accompagner … Ferrare est un service que je n'osais presque vous demander. Il faudra d‚barquer, et tƒcher d'entrer dans la ville sans montrer le passeport. Je vous dirai que j'ai la plus grande r‚pugnance … voyager sous le nom de Giletti, et je ne vois que vous qui puissiez m'acheter un autre passeport.
- Que ne parliez-vous … Casal Maggiore! Je sais un espion qui m'aurait vendu un excellent passeport, et pas cher, pour quarante ou cinquante francs.
L'un des deux mariniers qui ‚tait n‚ sur la rive droite du P“, et par cons‚quent n'avait pas besoin de passeport … l'‚tranger pour aller … Parme, se chargea de porter les lettres. Ludovic, qui savait manier la rame, se fit fort de conduire la barque avec l'autre.
- Nous allons trouver sur le bas P“, dit-il, plusieurs barques arm‚es appartenant … la police, et je saurai les ‚viter.
Plus de dix fois on fut oblig‚ de se cacher au milieu de petites Œles … fleur d'eau, charg‚es de saules. Trois fois on mit pied … terre pour laisser passer les barques vides devant les embarcations de la police. Ludovic profita de ces longs moments de loisir pour r‚citer … Fabrice plusieurs de ses sonnets. Les sentiments ‚taient assez justes, mais comme ‚mouss‚s par l'expression, et ne valaient pas la peine d'ˆtre ‚crits; le singulier, c'est que cet ex-cocher avait des passions et des fa‡ons de voir vives et pittoresques, il devenait froid et commun dŠs qu'il ‚crivait."C'est le contraire de ce que nous voyons dans le monde, se dit Fabrice; l'on sait maintenant tout exprimer avec grƒce, mais les cours n'ont rien … dire."Il comprit que le plus grand plaisir qu'il p–t faire … ce serviteur fidŠle ce serait de corriger les fautes d'orthographe de ses sonnets.
- On se moque de moi quand je prˆte mon cahier, disait Ludovic; mais si Votre Excellence daignait me dicter l'orthographe des mots lettre … lettre, les envieux ne sauraient plus que dire: l'orthographe ne fait pas le g‚nie.
Ce ne fut que le surlendemain dans la nuit que Fabrice put d‚barquer en toute s–ret‚ dans un bois de vernes, une lieue avant que d'arriver … Ponte Lago Oscuro. Toute la journ‚e il resta cach‚ dans une chŠneviŠre, et Ludovic le pr‚c‚da … Ferrare; il y loua un petit logement chez un juif pauvre, qui comprit tout de suite qu'il y avait de l'argent … gagner si l'on savait se taire. Le soir, … la chute du jour, Fabrice entra dans Ferrare mont‚ sur un petit cheval; il avait bon besoin de ce secours, la chaleur l'avait frapp‚ sur le fleuve; le coup de couteau qu'il avait … la cuisse, et le coup d'‚p‚e que Giletti lui avait donn‚ dans l'‚paule, au commencement du combat, s'‚taient enflamm‚s et lui donnaient de la fiŠvre.
CHAPITRE XII
Le juif, maŒtre du logement, avait procur‚ un chirurgien discret, lequel, comprenant … son tour qu'il y avait de l'argent dans la bourse dit … Ludovic que sa conscience l'obligeait … faire son rapport … la police sur les blessures du jeune homme que lui, Ludovic, appelait son frŠre.
- La loi est claire, ajouta-t-il; il est trop ‚vident que votre frŠre ne s'est point bless‚ lui-mˆme, comme il le raconte, en tombant d'une ‚chelle, au moment o— il tenait … la main un couteau tout ouvert.
Ludovic r‚pondit froidement … cet honnˆte chirurgien que, s'il s'avisait de c‚der aux inspirations de sa conscience, il aurait l'honneur, avant de quitter Ferrare, de tomber sur lui pr‚cis‚ment avec un couteau ouvert … la main. Quand il rendit compte de cet incident … Fabrice, celui-le le blƒma fort, mais il n'y avait plus un instant … perdre pour d‚camper. Ludovic dit au juif qu'il voulait essayer de faire prendre l'air … son frŠre; il alla chercher une voiture, et nos amis sortirent de la maison pour ne plus y rentrer. Le lecteur trouve bien longs, sans doute, les r‚cits de toutes ces d‚marches que rend n‚cessaire l'absence d'un passeport: ce genre de pr‚occupation n'existe plus en France; mais en Italie, et surtout aux environs du P“, tout le monde parle passeport. Une fois sorti de Ferrare sans encombre, comme pour faire une promenade, Ludovic renvoya le fiacre, puis il rentra dans la ville par une autre porte, et revint prendre Fabrice avec une sediola qu'il avait lou‚e pour faire douze lieues. Arriv‚s prŠs de Bologne, nos amis se firent conduire … travers champs sur la route qui de Florence conduit … Bologne, ils passŠrent la nuit dans la plus mis‚rable auberge qu'ils purent d‚couvrir, et, le lendemain, Fabrice se sentant la force de marcher un peu, ils entrŠrent … Bologne comme des promeneurs. On avait br–l‚ le passeport de Giletti: la mort du com‚dien devait ˆtre connue, et il y avait moins de p‚ril … ˆtre arrˆt‚s comme gens sans passeport que comme porteurs du passeport d'un homme tu‚.
Ludovic connaissait … Bologne deux ou trois domestiques de grandes maisons; il fut convenu qu'il irait prendre langue auprŠs d'eux. Il leur dit que, venant de Florence et voyageant avec son jeune frŠre, celui-ci, se sentant le besoin de dormir, l'avait laiss‚ partir seul une heure avant le lever du soleil. Il devait le rejoindre dans le village o— lui, Ludovic, s'arrˆterait pour passer les heures de la grande chaleur. Mais Ludovic, ne voyant point arriver son frŠre, s'‚tait d‚termin‚ … retourner sur ses pas, il l'avait retrouv‚ bless‚ d'un coup de pierre et de plusieurs coups de couteau, et, de plus, vol‚ par des gens qui lui avaient cherch‚ dispute. Ce frŠre ‚tait joli gar‡on, savait panser et conduire les chevaux, lire et ‚crire, et il voudrait bien trouver une place dans quelque bonne maison. Ludovic se r‚serva d'ajouter, quand l'occasion s'en pr‚senterait, que, Fabrice tomb‚, les voleurs s'‚taient enfuis emportant le petit sac dans lequel ‚taient leur linge et leurs passeports.
En arrivant … Bologne, Fabrice, se sentant trŠs fatigu‚, et n'osant, sans passeport, se pr‚senter dans une auberge, ‚tait entr‚ dans l'immense ‚glise de Saint-P‚trone. Il y trouva une fraŒcheur d‚licieuse; bient“t il se sentit tout ranim‚."Ingrat que je suis, se dit-il tout … coup, j'entre dans une ‚glise, et c'est pour m'y asseoir, comme dans un caf‚!"Il se jeta … genoux, et remercia Dieu avec effusion de la protection ‚vidente dont il ‚tait entour‚ depuis qu'il avait eu le malheur de tuer Giletti. Le danger qui le faisait encore fr‚mir, c'‚tait d'ˆtre reconnu dans le bureau de police de Casal Maggiore."Comment, se disait-il, ce commis, dont les yeux marquaient tant de soup‡ons et qui a relu mon passeport jusqu'… trois fois, ne s'est-il pas aper‡u que je n'ai pas cinq pieds dix pouces, que je n'ai pas trente-huit ans, que je ne suis pas fort marqu‚ de la petite v‚role? Que de grƒces je vous dois, “ mon Dieu! Et j'ai pu tarder jusqu'… ce moment de mettre mon n‚ant … vos pieds! Mon orgueil a voulu croire que c'‚tait … une vaine prudence humaine que je devais le bonheur d'‚chapper au Spielberg qui d‚j… s'ouvrait pour m'engloutir!"
Fabrice passa plus d'une heure dans cet extrˆme attendrissement, en pr‚sence de l'immense bont‚ de Dieu. Ludovic s'approcha sans qu'il l'entendit venir, et se pla‡a en face de lui. Fabrice, qui avait le front cach‚ dans ses mains, releva la tˆte, et son fidŠle serviteur vit les larmes qui sillonnaient ses joues.
- Revenez dans une heure, lui dit Fabrice assez durement.
Ludovic pardonna ce ton … cause de la pi‚t‚. Fabrice r‚cita plusieurs fois les sept psaumes de la p‚nitence, qu'il savait par cour; il s'arrˆtait longuement aux versets qui avaient du rapport avec sa situation pr‚sente.
Fabrice demandait pardon … Dieu de beaucoup de choses, mais, ce qui est remarquable, c'est qu'il ne lui vint pas … l'esprit de compter parmi ses fautes le projet de devenir archevˆque, uniquement parce que le comte Mosca ‚tait premier ministre, et trouvait cette place et la grande existence qu'elle donne convenables pour le neveu de la duchesse. Il l'avait d‚sir‚e sans passion, il est vrai, mais enfin il y avait song‚, exactement comme … une place de ministre ou de g‚n‚ral. Il ne lui ‚tait point venu … la pens‚e que sa conscience p–t ˆtre int‚ress‚e dans ce projet de la duchesse. Ceci est un trait remarquable de la religion qu'il devait aux enseignements des j‚suites milanais. Cette religion “te le courage de penser aux choses inaccoutum‚es, et d‚fend surtout l'examen personnel, comme le plus ‚norme des p‚ch‚s; c'est un pas vers le protestantisme. Pour savoir de quoi l'on est coupable, il faut interroger son cur‚, ou lire la liste des p‚ch‚s, telle qu'elle se trouve imprim‚e dans les livres intitul‚s: Pr‚paration au Sacrement de la P‚nitence. Fabrice savait par coeur la liste des p‚ch‚s r‚dig‚e en langue latine, qu'il avait apprise … l'Acad‚mie eccl‚siastique de Naples. Ainsi, en r‚citant cette liste parvenu … l'article du meurtre, il s'‚tait fort bien accus‚ devant Dieu d'avoir tu‚ un homme, mais en d‚fendant sa vie. Il avait pass‚ rapidement, et sans y faire la moindre attention, sur les divers articles relatifs au p‚ch‚ de simonie (se procurer par de l'argent les dignit‚s eccl‚siastiques). Si on lui e–t propos‚ de donner cent louis pour devenir premier grand vicaire de l'archevˆque de Parme, il e–t repouss‚ cette id‚e avec horreur, mais quoiqu'il ne manquƒt ni d'esprit ni surtout de logique, il ne lui vint pas une seule fois … l'esprit que le cr‚dit du comte Mosca, employ‚ en sa faveur, f–t une simonie. Tel est le triomphe de l'‚ducation j‚suitique: donner l'habitude de ne pas faire attention … des choses plus claires que le jour. Un Fran‡ais, ‚lev‚ au milieu des traits d'int‚rˆt personnel et de l'ironie de Paris, e–t pu, sans ˆtre de mauvaise foi, accuser Fabrice d'hypocrisie au moment mˆme o— notre h‚ros ouvrait son ƒme … Dieu avec la plus extrˆme sinc‚rit‚ et l'attendrissement le plus profond.
Fabrice ne sortit de l'‚glise qu'aprŠs avoir pr‚par‚ la confession qu'il se proposait de faire dŠs le lendemain, il trouva Ludovic assis sur les marches du vaste p‚ristyle en pierre qui s'‚lŠve sur la grande place en avant de la fa‡ade de Saint-P‚trone. Comme aprŠs un grand orage l'air est plus pur, ainsi l'ƒme de Fabrice ‚tait tranquille, heureuse et comme rafraŒchie.
- Je me trouve fort bien, je ne sens presque plus mes blessures, dit-il … Ludovic en l'abordant; mais avant tout je dois vous demander pardon; je vous ai r‚pondu avec humeur lorsque vous ˆtes venu me parler dans l'‚glise, je faisais mon examen de conscience. Eh bien! o— en sont nos affaires?
- Elles vont au mieux: j'ai arrˆt‚ un logement, … la v‚rit‚ bien peu digne de Votre Excellence, chez la femme d'un de mes amis, qui est fort jolie et de plus intimement li‚e avec l'un des principaux agents de la police. Demain j'irai d‚clarer comme quoi nos passeports nous ont ‚t‚ vol‚s; cette d‚claration sera prise en bonne part; mais je paierai le port de la lettre que la police ‚crira … Casal Maggiore, pour savoir s'il existe dans cette commune un nomm‚ Ludovic San Micheli, lequel a un frŠre, nomm‚ Fabrice, au service de Mme la duchesse Sanseverina, … Parme. Tout est fini, siamo a cavallo (Proverbe italien: nous sommes sauv‚s.)
Fabrice avait pris tout … coup un air fort s‚rieux: il pria Ludovic de l'attendre un instant, rentra dans l'‚glise presque en courant, et … peine y fut-il que de nouveau il se pr‚cipita … genoux; il baisait humblement les dalles de pierre."C'est un miracle, Seigneur, s'‚criait-il les larmes aux yeux: quand vous avez vu mon ƒme dispos‚e … rentrer dans le devoir, vous m'avez sauv‚. Grand Dieu! il est possible qu'un jour je sois tu‚ dans quelque affaire: souvenez-vous au moment de ma mort de l'‚tat o— mon ƒme se trouve en ce moment."Ce fut avec les transports de la joie la plus vive que Fabrice r‚cita de nouveau les sept psaumes de la p‚nitence. Avant que de sortir il s'approcha d'une vieille femme qui ‚tait assise devant une grande madone et … c“t‚ d'un triangle de fer plac‚ verticalement sur un pied de mˆme m‚tal. Les bords de ce triangle ‚taient h‚riss‚s d'un grand nombre de pointes destin‚es … porter les petits cierges que la pi‚t‚ des fidŠles allume devant la c‚lŠbre madone de Cimabu‚. Sept cierges seulement ‚taient allum‚s quand Fabrice s'approcha; il pla‡a cette circonstance dans sa m‚moire avec l'intention d'y r‚fl‚chir ensuite plus … loisir.
- Combien co–tent les cierges? dit-il … la femme.
- Deux bajocs piŠce.
En effet ils n'‚taient guŠre plus gros qu'un tuyau de plume, et n'avaient pas un pied de long. _ Combien peut-on placer encore de cierges sur votre triangle?
- Soixante-trois, puisqu'il y en a sept d'allum‚s.
"Ah! se dit Fabrice, soixante-trois et sept font soixante-dix: ceci est encore … noter."Il paya les cierges, pla‡a lui-mˆme et alluma les sept premiers, puis se mit … genoux pour lui faire son offrande, et dit … la vieille femme en se relevant:
- C'est pour grƒce re‡ue.
- Je meurs de faim, dit Fabrice … Ludovic en le rejoignant.
- N'entrons point dans un cabaret, allons au logement, la maŒtresse de la maison ira vous acheter ce qu'il faut pour d‚jeuner; elle volera une vingtaine de sous et en sera d'autant plus attach‚e au nouvel arrivant.
- Ceci ne tend … rien moins qu'… me faire mourir de faim une grande heure de plus, dit Fabrice en riant avec la s‚r‚nit‚ d'un enfant, et il entra dans un cabaret voisin de Saint-P‚trone.
A son extrˆme surprise, il vit, … une table voisine de celle o— il ‚tait plac‚, P‚p‚, le premier valet de chambre de sa tante, celui-l… mˆme qui autrefois ‚tait venu … sa rencontre jusqu'… GenŠve. Fabrice lui fit signe de se taire; puis, aprŠs avoir d‚jeun‚ rapidement, le sourire du bonheur errant sur ses lŠvres, il se leva; P‚p‚ le suivit, et, pour la troisiŠme fois, notre h‚ros entra dans Saint-P‚trone. Par discr‚tion, Ludovic resta … se promener sur la place.
- Eh! mon Dieu, monseigneur! Comment vont vos blessures? Mme la duchesse est horriblement inquiŠte; un jour entier elle vous a cru mort abandonn‚ dans quelque Œle du P“; je vais lui exp‚dier un courrier … l'instant mˆme. Je vous cherche depuis six jours, j'en ai pass‚ trois … Ferrare, courant toutes les auberges.
- Avez-vous un passeport pour moi?
- J'en ai trois diff‚rents: l'un avec les noms et les titres de Votre Excellence; le second avec votre nom seulement, et le troisiŠme sous un nom suppos‚, Joseph Bossi; chaque passeport est en double exp‚dition, selon que Votre Excellence voudra arriver de Florence ou de ModŠne. Il ne s'agit que de faire une promenade hors de la ville. M. le comte vous verrait loger avec plaisir … l'Auberge del Pelegrino, dont le maŒtre est son ami.
Fabrice, ayant l'air de marcher au hasard s'avan‡a dans la nef droite de l'‚glise jusqu'au lieu o— ses cierges ‚taient allum‚s; ses yeux se fixŠrent sur la madone de Cimabu‚, puis il dit … P‚p‚ en s'agenouillant:
- Il faut que je rende grƒces un instant.
P‚p‚ l'imita. Au sortir de l'‚glise, P‚p‚ remarqua que Fabrice donnait une piŠce de vingt francs au premier pauvre qui lui demanda l'aum“ne; ce mendiant jeta des cris de reconnaissance qui attirŠrent sur les pas de l'ˆtre charitable les nu‚es de pauvres de tout genre qui ornent d'ordinaire la place de Saint-P‚trone. Tous voulaient avoir leur part du napol‚on. Les femmes d‚sesp‚rant de p‚n‚trer dans la mˆl‚e qui l'entourait, fondirent sur Fabrice, lui criant s'il n'‚tait pas vrai qu'il avait voulu donner son napol‚on pour ˆtre divis‚ parmi tous les pauvres du bon Dieu. P‚p‚, brandissant sa canne … pomme d'or, leur ordonna de laisser Son Excellence tranquille.
- Ah! Excellence, reprirent toutes ces femmes d'une voix plus per‡ante, donnez aussi un napol‚on d'or pour les pauvres femmes!
Fabrice doubla le pas, les femmes le suivirent en criant, et beaucoup de pauvres mƒles, accourant par toutes les rues, firent une sorte de petite s‚dition. Toute cette foule horriblement sale et ‚nergique criait:
- Excellence.
Fabrice eut beaucoup de peine … se d‚livrer de la cohue, cette scŠne rappela son imagination sur la terre."Je n'ai que ce que je m‚rite, se dit-il, je me suis frott‚ … la canaille."
Deux femmes le suivirent jusqu'… la porte de Saragosse par laquelle il sortait de la ville'. P‚p‚ les arrˆta en les mena‡ant s‚rieusement de sa canne, et leur jetant quelque monnaie. Fabrice monta la charmante colline de San Michele in Bosco, fit le tour d'une partie de la ville en dehors des murs, prit un sentier, arriva … cinq cents pas sur la route de Florence, puis rentra dans Bologne et remit gravement au commis de la police un passeport o— son signalement ‚tait not‚ d'une fa‡on fort exacte. Ce passeport le nommait Joseph Bossi, ‚tudiant en th‚ologie. Fabrice y remarqua une petite tache d'encre rouge jet‚e, comme par hasard, au bas de la feuille vers l'angle droit. Deux heures plus tard il eut un espion … ses trousses, … cause du titre d'Excellence que son compagnon lui avait donn‚ devant les pauvres de Saint-P‚trone, quoique son passeport ne portƒt aucun des titres qui donnent … un homme le droit de se faire appeler excellence par ses domestiques.
Fabrice vit l'espion, et s'en moqua fort; il ne songeait plus ni aux passeports ni … la police, et s'amusait de tout comme un enfant. P‚p‚, qui avait ordre de rester auprŠs de lui, le voyant fort content de Ludovic, aima mieux aller porter lui-mˆme de si bonnes nouvelles … la duchesse. Fabrice ‚crivit deux trŠs longues lettres aux personnes qui lui ‚taient chŠres; puis il eut l'id‚e d'en ‚crire une troisiŠme au v‚n‚rable archevˆque Landriani. Cette lettre produisit un effet merveilleux, elle contenait un r‚cit fort exact du combat avec Giletti. Le bon archevˆque tout attendri, ne manqua pas d'aller lire cette lettre au prince, qui voulut bien l'‚couter, assez curieux de voir comment ce jeune monsignore s'y prenait pour excuser un meurtre aussi ‚pouvantable. Grƒce aux nombreux amis de la marquise Raversi le prince ainsi que toute la ville de Parme croyait que Fabrice s'‚tait fait aider par vingt ou trente paysans pour assommer un mauvais com‚dien qui avait l'insolence de lui disputer la petite Marietta. Dans les cours despotiques, le premier intrigant adroit dispose de la v‚rit‚, comme la mode en dispose … Paris.
- Mais, que diable! disait le prince … l'archevˆque, on fait faire ces choses-l… par un autre; mais les faire soi-mˆme, ce n'est pas l'usage; et puis on ne tue pas un com‚dien tel que Giletti, on l'achŠte.
Fabrice ne se doutait en aucune fa‡on de ce qui se passait … Parme. Dans le fait, il s'agissait de savoir si la mort de ce com‚dien, qui de son vivant gagnait trente-deux francs par mois, amŠnerait la chute du ministŠre ultra et de son chef le comte Mosca.
En apprenant la mort de Giletti, le prince, piqu‚ des airs d'ind‚pendance que se donnait la duchesse, avait ordonn‚ au fiscal g‚n‚ral Rassi de traiter tout ce procŠs comme s'il se f–t agi d'un lib‚ral. Fabrice, de son c“t‚, croyait qu'un homme de son rang ‚tait au-dessus des lois; il ne calculait pas que dans les pays o— les grands noms ne sont jamais punis, l'intrigue peut tout, mˆme contre eux. Il parlait souvent … Ludovic de sa parfaite innocence qui serait bien vite proclam‚e; sa grande raison c'est qu'il n'‚tait pas coupable. Sur quoi Ludovic lui dit un jour:
- Je ne con‡ois pas comment Votre Excellence, qui a tant d'esprit et d'instruction, prend la peine de dire de ces choses-l… … moi qui suis son serviteur d‚vou‚, Votre Excellence use de trop de pr‚cautions, ces choses-l… sont bonnes … dire en public ou devant un tribunal.
"Cet homme me croit un assassin et ne m'en aime pas moins", se dit Fabrice, tombant de son haut.
Trois jours aprŠs le d‚part de P‚p‚, il fut bien ‚tonn‚ de recevoir une lettre ‚norme ferm‚e avec une tresse de soie comme du temps de Louis XIV, et adress‚e … Son Excellence r‚v‚rendissime monseigneur Fabrice del Dongo, premier grand-vicaire du diocŠse de Parme, chanoine, etc.
"Mais, est-ce que je suis encore tout cela?"se dit-il en riant. L'‚pŒtre de l'archevˆque Landriani ‚tait un chef-d'oeuvre de logique et de clart‚; elle n'avait pas moins de dix-neuf grandes pages, et racontait fort bien tout ce qui s'‚tait pass‚ … Parme … l'occasion de la mort de Giletti.
Une arm‚e fran‡aise command‚e par le mar‚chal Ney et marchant sur la ville n'aurait pas produit plus d'effet, lui disait le bon archevˆque; … l'exception de la duchesse et de moi, mon trŠs cher fils, tout le monde croit que vous vous ˆtes donn‚ le plaisir de tuer l'histrion Giletti. Ce malheur vous f–t-il arriv‚ ce sont de ces choses qu'on assoupit avec deux cents louis et une absence de six mois, mais la Raversi veut renverser le comte Mosca … l'aide de cet incident. Ce n'est point l'affreux p‚ch‚ du meurtre que le public blƒme en vous, c'est uniquement la maladresse ou plut“t l'insolence de ne pas avoir daign‚ recourir … un bulo (sorte de fier-…-bras subalterne). Je vous traduis ici en termes clairs les discours qui m'environnent, car depuis ce malheur … jamais d‚plorable, je me rends tous les jours dans trois maisons des plus consid‚rables de la ville pour avoir l'occasion de vous justifier. Et jamais je n'ai cru faire un plus saint usage du peu d'‚loquence que le Ciel a daign‚ m'accorder.
Les ‚cailles tombaient des yeux de Fabrice, les nombreuses lettres de la duchesse, remplies de transports d'amiti‚, ne daignaient jamais raconter. La duchesse lui jurait de quitter Parme … jamais, si bient“t il n'y rentrait triomphant.
"Le comte fera pour toi, lui disait-elle dans la lettre qui accompagnait celle de l'archevˆque, tout ce qui est humainement possible. Quant … moi, tu as chang‚ mon caractŠre avec cette belle ‚quip‚e; je suis maintenant aussi avare que le banquier Tombone; j'ai renvoy‚ tous mes ouvriers, j'ai fait plus, j'ai dict‚ au comte l'inventaire de ma fortune, qui s'est trouv‚e bien moins consid‚rable que je ne le pensais. AprŠs la mort de l'excellent comte Pietranera, que, par parenthŠses, tu aurais bien plut“t d– venger, au lieu de t'exposer contre un ˆtre de l'espŠce de Giletti, je restai avec douze cents livres de rente et cinq mille francs de dette; je me souviens, entre autres choses, que j'avais deux douzaines et demie de souliers de satin blanc venant de Paris, et une seule paire de souliers pour marcher dans la rue. Je me suis presque d‚cid‚e … prendre les trois cent mille francs que me laisse le duc, et que je voulais employer en entier … lui ‚lever un tombeau magnifique. Au reste, c'est la marquise Raversi qui est ta principale ennemie, c'est-…-dire la mienne; si tu t'ennuies seul … Bologne, tu n'as qu'… dire un mot, j'irai te rejoindre. Voici quatre nouvelles lettres de change, etc."
La duchesse ne disait mot … Fabrice de l'opinion qu'on avait … Parme sur son affaire, elle voulait avant tout le consoler et, dans tous les cas, la mort d'un ˆtre ridicule tel que Giletti ne lui semblait pas de nature … ˆtre reproch‚e s‚rieusement … un del Dongo.
- Combien de Giletti nos ancˆtres n'ont-ils pas envoy‚s dans l'autre monde, disait-elle au comte, sans que personne se soit mis en tˆte de leur en faire un reproche?
Fabrice tout ‚tonn‚, et qui entrevoyait pour la premiŠre fois le v‚ritable ‚tat des choses, se mit … ‚tudier la lettre de l'archevˆque. Par malheur, l'archevˆque lui-mˆme le croyait plus au fait qu'il ne l'‚tait r‚ellement. Fabrice comprit que ce qui faisait surtout le triomphe de la marquise Raversi, c'est qu'il ‚tait impossible de trouver des t‚moins de visu de ce fatal combat. Le valet de chambre qui le premier en avait apport‚ la nouvelle … Parme ‚tait … l'auberge du village Sanguigna lorsqu'il avait eu lieu; la petite Marietta et la vieille femme qui lui servait de mŠre avaient disparu, et la marquise avait achet‚ le veturino qui conduisait la voiture et qui faisait maintenant une d‚position abominable.
Quoique la proc‚dure soit environn‚e du plus profond mystŠre, ‚crivait le bon archevˆque avec son style cic‚ronien, et dirig‚e par le fiscal g‚n‚ral Rassi dont la seule charit‚ chr‚tienne peut m'empˆcher de dire du mal, mais qui a fait sa fortune en s'acharnant aprŠs les malheureux accus‚s comme le chien de chasse aprŠs le liŠvre; quoique le Rassi, dis-je, dont votre imagination ne saurait s'exag‚rer la turpitude et la v‚nalit‚, ait ‚t‚ charg‚ de la direction du procŠs par un prince irrit‚, j'ai pu lire les trois d‚positions du veturino. Par un insigne bonheur, ce malheureux se contredit. Et j'ajouterai, parce que je parle … mon vicaire g‚n‚ral, … celui qui, aprŠs moi, doit avoir la direction de ce diocŠse, que j'ai mand‚ le cur‚ de la paroisse qu'habite ce p‚cheur ‚gar‚. Je vous dirai, mon trŠs cher fils, mais sous le secret de la confession, que ce cur‚ connaŒt d‚j…, par la femme du veturino, le nombre d'‚cus qu'il a re‡us de la marquise Raversi, je n'oserai dire que la marquise a exig‚ de lui de vous calomnier, mais le fait est probable. Les ‚cus ont ‚t‚ remis par un malheureux prˆtre qui remplit des fonctions peu relev‚es auprŠs de cette marquise, et auquel j'ai ‚t‚ oblige d'interdire la messe pour la seconde fois. Je ne vous fatiguerai point du r‚cit de plusieurs autres d‚marches que vous deviez attendre de moi, et qui d'ailleurs rentrent dans mon devoir. Un chanoine, votre collŠgue … la cath‚drale, et qui d'ailleurs se souvient un peu trop quelquefois de l'influence que lui donnent les biens de sa famille, don t, par la permission divine, il est rest‚ le seul h‚ritier, s'‚tant permis de dire chez M. le comte Zurla, ministre de l'Int‚rieur, qu'il regardait cette bagatelle comme prouv‚e contre vous (il parlait de l'assassinat du malheureux Giletti), je l'ai fait appeler devant moi, et l…, en pr‚sence de mes trois autres vicaires g‚n‚raux, de mon aum“nier et de deux cur‚s qui se trouvaient dans la salle d'attente, je l'ai pri‚ de nous communiquer, … nous ses frŠres, les ‚l‚ments de la conviction complŠte qu'il disait avoir acquise contre un de ses collŠgues … la cath‚drale; le malheureux n'a pu articuler que des raisons peu concluantes; tout le monde s'est ‚lev‚ contre lui, et quoique je n'aie cru devoir ajouter que bien peu de paroles, il a fondu en larmes et nous a rendus t‚moins du plein aveu de son erreur complŠte, sur quoi je lui ai promis le secret en mon nom et en celui de toutes les personnes qui avaient assist‚ … cette conf‚rence, sous la condition toutefois qu'il mettrait tout son zŠle … rectifier les fausses impressions qu'avaient pu causer les discours par lui prof‚r‚s depuis quinze jours.
Je ne vous r‚p‚terai point, mon cher fils, ce que vous devez savoir depuis longtemps, c'est-…-dire que des trente-deux paysans employ‚s … la fouille entreprise par le comte Mosca et que la Raversi pr‚tend sold‚s par vous pour vous aider dans un crime, trente-deux ‚taient au fond de leur foss‚, tout occup‚s de leurs travaux, lorsque vous vous saisŒtes du couteau de chasse et l'employƒtes … d‚fendre votre vie contre l'homme qui vous attaquait … l'improviste. Deux d'entre eux, qui ‚taient hors du foss‚, criŠrent aux autres: On assassine Monseigneur! Ce cri seul montre votre innocence dans tout son ‚clat. Eh bien! le fiscal g‚n‚ral Rassi pr‚tend que ces deux hommes ont disparu; bien plus, on a retrouv‚ huit des hommes qui ‚taient au fond du foss‚; dans leur premier interrogatoire six ont d‚clar‚ avoir entendu le cri on assassine Monseigneur! Je sais, par voies indirectes, que dans leur cinquiŠme interrogatoire, qui a eu lieu hier soir, cinq ont d‚clar‚ qu'ils ne se souvenaient pas bien s'ils avaient entendu distinctement ce cri ou si seulement il leur avait ‚t‚ racont‚ par quelqu'un de leurs camarades. Des ordres sont donn‚s pour que l'on me fasse connaŒtre la demeure de ces ouvriers terrassiers, et leurs cur‚s leur feront comprendre qu'ils se damnent si, pour gagner quelques ‚cus, ils se laissent aller … alt‚rer la v‚rit‚.
Le bon archevˆque entrait dans des d‚tails infinis, comme on peut en juger par ceux que nous venons de rapporter. Puis il ajoutait en se servant de la langue latine:
Cette affaire n'est rien moins qu'une tentative de changement de ministŠre'. Si vous ˆtes condamn‚, ce ne peut ˆtre qu'aux galŠres ou … la mort, auquel cas j'interviendrais en d‚clarant, du haut de ma chaire archi‚piscopale, que je sais que vous ˆtes innocent, que vous avez tout simplement d‚fendu votre vie contre un brigand, et qu'enfin je vous ai d‚fendu de revenir … Parme tant que vos ennemis y triompheront; je me propose mˆme de stigmatiser, comme il le m‚rite, le fiscal g‚n‚ral; la haine contre cet homme est aussi commune que l'estime pour son caractŠre est rare. Mais enfin la veille du jour o— ce fiscal prononcera cet arrˆt si injuste, la duchesse Sanseverina quittera la ville et peut-ˆtre les Etats de Parme: dans ce cas l'on ne fait aucun doute que le comte ne donne sa d‚mission. Alors, trŠs probablement, le g‚n‚ral Fabio Conti arrive au ministŠre, et la marquise Raversi triomphe. Le grand mal de votre affaire, c'est qu'aucun homme entendu n'est charg‚ en chef des d‚marches n‚cessaires pour mettre au jour votre innocence et d‚jouer les tentatives faites pour suborner des t‚moins. Le comte croit remplir ce r“le; mais il est trop grand seigneur pour descendre … de certains d‚tails; de plus, en sa qualit‚ de ministre de la Police, il a d– donner, dans le premier moment, les ordres les plus s‚vŠres contre vous. Enfin, oserai-je dire? Notre souverain seigneur vous croit coupable, ou du moins simule cette croyance, et apporte quelque aigreur dans cette affaire.
(Les mots correspondant … notre souverain seigneur et … simule cette croyance ‚taient en grec et Fabrice sut un gr‚ infini … l'archevˆque d'avoir os‚ les ‚crire. Il coupa avec un canif cette ligne de sa lettre, et la d‚truisit sur-le-champ.)
Fabrice s'interrompit vingt fois en lisant cette lettre; il ‚tait agit‚ des transports de la plus vive reconnaissance: il r‚pondit … l'instant par une lettre de huit pages. Souvent il fut oblig‚ de relever la tˆte pour que ses larmes ne tombassent pas sur son papier. Le lendemain, au moment de cacheter cette lettre, il en trouva le ton trop mondain."Je vais l'‚crire en latin, se dit-il, elle en paraŒtra plus convenable au digne archevˆque."Mais en cherchant … construire de belles phrases latines bien longues, bien imit‚es de Cic‚ron, il se rappela qu'un jour l'archevˆque, lui parlant de Napol‚on, affectait de l'appeler Buonaparte … l'instant disparut toute l'‚motion qui la veill‚ le touchait jusqu'aux larmes."O roi d'Italie, s'‚cria-t-il cette fid‚lit‚ que tant d'autres t'ont jur‚e de ton vivant, je te la garderai aprŠs ta mort. Il m'aime, sans doute, mais parce que je suis un del Dongo et lui le fils d'un bourgeois."Pour que sa belle lettre en italien ne f–t pas perdue, Fabrice y fit quelques changements n‚cessaires, et l'adressa au comte Mosca.
Ce jour-l… mˆme, Fabrice rencontra dans la rue la petite Marietta; elle devint rouge de bonheur, et lui fit signe de la suivre sans l'aborder. Elle gagna rapidement un portique d‚sert, l…, elle avan‡a encore la dentelle noire qui, suivant la mode du pays, lui couvrait la tˆte, de fa‡on … ce qu'elle ne p–t ˆtre reconnue; puis, se retournant vivement:
- Comment se fait-il, dit-elle … Fabrice, que vous marchiez ainsi librement dans la rue?
Fabrice lui raconta son histoire.
- Grand Dieu! vous avez ‚t‚ … Ferrare! Moi qui vous y ai tant cherch‚! Vous saurez que je me suis brouill‚e avec la vieille femme parce qu'elle voulait me conduire … Venise, o— je savais bien que vous n'iriez jamais, puisque vous ˆtes sur la liste noire de l'Autriche. J'ai vendu mon collier d'or pour venir … Bologne, un pressentiment m'annon‡ait le bonheur que j'ai de vous y rencontrer; la vieille femme est arriv‚e deux jours aprŠs moi. Ainsi, je ne vous engagerai point … venir chez nous, elle vous ferait encore de ces vilaines demandes d'argent qui me font tant de honte. Nous avons v‚cu fort convenablement depuis le jour fatal que vous savez et nous n'avons pas d‚pens‚ le quart de ce que vous lui donnƒtes. Je ne voudrais pas aller vous voir … l'auberge du Pellegrino, ce serait une publicit‚. Tƒchez de louer une petite chambre dans une rue d‚serte, et … l'Ave Maria (la tomb‚e de la nuit), je me trouverai ici, sous ce mˆme portique.
Ces mots dits, elle prit la fuite.
CHAPITRE XIII
Toutes les id‚es s‚rieuses furent oubli‚es … l'apparition impr‚vue de cette aimable personne. Fabrice se mit … vivre … Bologne dans une joie et une s‚curit‚ profondes. Cette disposition na‹ve … se trouver heureux de tout ce qui remplissait sa vie per‡ait dans les lettres qu'il adressait … la duchesse; ce fut au point qu'elle en prit de l'humeur. A peine si Fabrice le remarqua, seulement il ‚crivit en signes abr‚g‚s sur le cadran de sa montre: "Quand j'‚cris … la D. ne jamais dire quand j'‚tais pr‚lat, quand j'‚tais homme d'‚glise cela la fƒche."Il avait achet‚ deux petits chevaux dont il ‚tait fort content: il les attelait … une calŠche de louage toutes les fois que la petite Marietta voulait aller voir quelqu'un de ces sites ravissants des environs de Bologne; presque tous les soirs il la conduisait … la chute du Reno. Au retour, il s'arrˆtait chez l'aimable Crescentini, qui se croyait un peu le pŠre de la Marietta.
"Ma foi! si c'est l… la vie de caf‚ qui me semblait si ridicule pour un homme de quelque valeur, j'ai eu tort de la repousser", se disait Fabrice. Il oubliait qu'il n'allait jamais au caf‚ que pour lire Le Constitutionnel', et que, parfaitement inconnu … tout le beau monde de Bologne, les jouissances de vanit‚ n'entraient pour rien dans sa f‚licit‚ pr‚sente. Quand il n'‚tait pas avec la petite Marietta, on le voyait … l'Observatoire, o— il suivait un cours d'astronomie, le professeur l'avait pris en grande amiti‚ et Fabrice lui prˆtait ses chevaux le dimanche pour aller briller avec sa femme au Corso de la Montagnola.
Il avait en ex‚cration de faire le malheur d'un ˆtre quelconque si peu aimable qu'il f–t. La Marietta ne voulait pas absolument qu'il vŒt la vieille femme; mais un jour qu'elle ‚tait … l'‚glise, il monta chez la mammacia qui rougit de colŠre en le voyant entrer."C'est le cas de faire le del Dongo", se dit Fabrice.
- Combien la Marietta gagne-t-elle par mois quand elle est engag‚e? s'‚cria-t-il de l'air dont un jeune homme qui se respecte entre … Paris au balcon des Bouffes.
- Cinquante ‚cus.
- Vous mentez comme toujours; dites la v‚rit‚, ou par Dieu vous n'aurez pas un centime.
- Eh bien! elle gagnait vingt-deux ‚cus dans notre compagnie … Parme, quand nous avons eu le malheur de vous connaŒtre; moi je gagnais douze ‚cus, et nous donnions … Giletti, notre protecteur, chacune le tiers de ce qui nous revenait. Sur quoi, tous les mois … peu prŠs, Giletti faisait un cadeau … la Marietta; ce cadeau pouvait bien valoir deux ‚cus.
- Vous mentez encore; vous, vous ne receviez que quatre ‚cus. Mais si vous ˆtes bonne avec la Marietta, je vous engage comme si j'‚tais un impresario, tous les mois vous recevrez douze ‚cus pour vous et vingt-deux pour elle; mais si je lui vois les yeux rouges, je fais banqueroute.
- Vous faites le fier, eh bien! votre belle g‚n‚rosit‚ nous ruine, r‚pondit la vieille femme d'un ton furieux; nous perdons l'aviviamento (l'achalandage). Quand nous aurons l'‚norme malheur d'ˆtre priv‚es de la protection de Votre Excellence, nous ne serons plus connues d'aucune troupe, toutes seront au grand complet; nous ne trouverons pas d'engagement, et par vous, nous mourrons de faim.
- Va-t'en au diable, dit Fabrice en s'en allant.
- Je n'irai pas au diable; vilain impie! mais tout simplement au bureau de la police, qui saura de moi que vous ˆtes un monsignore qui a jet‚ le froc aux orties, et que vous ne vous appelez pas plus Joseph Bossi que moi.
Fabrice avait d‚j… descendu quelques marches d'escalier, il revint.
- D'abord la police sait mieux que toi quel peut ˆtre mon vrai nom; mais si tu t'avises de me d‚noncer, si tu as cette infamie, lui dit-il d'un grand s‚rieux, Ludovic te parlera, et ce n'est pas six coups de couteau que recevra ta vieille carcasse, mais deux douzaines, et tu seras pour six mois … l'h“pital, et sans tabac.
La vieille femme pƒlit et se pr‚cipita sur la main de Fabrice, qu'elle voulut baiser.
- J'accepte avec reconnaissance le sort que vous nous faites, … la Marietta et … moi. Vous avez l'air si bon, que je vous prenais pour un niais; et pensez-y bien, d'autres que moi pourront commettre la mˆme erreur; je vous conseille d'avoir habituellement l'air plus grand seigneur.
Puis elle ajouta avec une impudence admirable:
- Vous r‚fl‚chirez … ce bon conseil, et, comme l'hiver n'est pas bien ‚loign‚ vous nous ferez cadeau … la Marietta et … moi d‚ deux bons habits de cette belle ‚toffe anglaise que vend le gros marchand qui est sur la place Saint-P‚trone.
L'amour de la jolie Marietta offrait … Fabrice tous les charmes de l'amiti‚ la plus douce, ce qui le faisait songer au bonheur du mˆme genre qu'il aurait pu trouver auprŠs de la duchesse.
"Mais n'est-ce pas une chose bien plaisante, se disait-il quelquefois, que je ne sois pas susceptible de cette pr‚occupation exclusive et passionn‚e qu'ils appellent de l'amour? Parmi les liaisons que le hasard m'a donn‚es … Novare ou … Naples, ai-je jamais rencontr‚ de femme dont la pr‚sence mˆme dans les premiers jours, f–t pour moi pr‚f‚rable … une promenade sur un joli cheval inconnu? Ce qu'on appelle amour, ajoutait-il, serait-ce donc encore un mensonge? J'aime sans doute, comme j'ai bon app‚tit … six heures! Serait-ce cette propension quelque peu vulgaire dont ces menteurs auraient fait l'amour d'Othello l'amour de TancrŠde? ou bien faut-il croire que je suis organis‚ autrement que les autres hommes? Mon ƒme manquerait d'une passion, pourquoi cela? ce serait une singuliŠre destin‚e!"
A Naples, surtout dans les derniers temps, Fabrice avait rencontr‚ des femmes qui, fiŠres de leur rang, de leur beaut‚ et de la position qu'occupaient dans le monde les adorateurs qu'elles lui avaient sacrifi‚s, avaient pr‚tendu le mener. A la vue de ce projet, Fabrice avait rompu de la fa‡on la plus scandaleuse et la plus rapide."Or, se disait-il, si je me laisse jamais transporter par le plaisir, sans doute trŠs vif, d'ˆtre bien avec cette jolie femme qu'on appelle la duchesse Sanseverina, je suis exactement comme ce Fran‡ais ‚tourdi qui tua un jour la poule aux oeuf d'or. C'est … la duchesse que je dois le seul bonheur que j'aie jamais ‚prouv‚ par les sentiments tendres; mon amiti‚ pour elle est ma vie, et d'ailleurs, sans elle que suis-je? un pauvre exil‚ r‚duit … vivoter p‚niblement dans un chƒteau d‚labr‚ des environs de Novare. Je me souviens que durant les grandes pluies d'automne j'‚tais oblig‚ le soir crainte d'accident, d'ajuster un parapluie sur l‚ ciel de mon lit. Je montais les chevaux de l'homme d'affaires, qui voulait bien le souffrir par respect pour mon sang bleu (pour ma haute naissance), mais il commen‡ait … trouver mon s‚jour un peu long; mon pŠre m'avait assign‚ une pension de douze cents francs, et se croyait damn‚ de donner du pain … un jacobin. Ma pauvre mŠre et mes soeurs se laissaient manquer de robes pour me mettre en ‚tat de faire quelques petits cadeaux … mes maŒtresses. Cette fa‡on d'ˆtre g‚n‚reux me per‡ait le coeur. Et, de plus, on commen‡ait … soup‡onner ma misŠre, et la jeune noblesse des environs allait me prendre en piti‚. T“t ou tard, quelque fat e–t laiss‚ voir son m‚pris pour un jacobin pauvre et malheureux dans ses desseins car, aux yeux de ces gens-l…, je n'‚tais pas autre chose. J'aurais donn‚ ou re‡u quelque bon coup d'‚p‚e qui m'e–t conduit … la forteresse de Fenestrelles, ou bien j'eusse de nouveau ‚t‚ me r‚fugier en Suisse, toujours avec douze cents francs de pension. J'ai le bonheur de devoir … la duchesse l'absence de tous ces maux; de plus, c'est elle qui sent pour moi les transports d'amiti‚ que je devrais ‚prouver pour elle.
"Au lieu de cette vie ridicule et piŠtre qui e–t fait de moi un animal triste, un sot, depuis quatre ans je vis dans une grande ville et j'ai une excellente voiture, ce qui m'a empˆch‚ de connaŒtre l'envie et tous les sentiments bas de la province. Cette tante trop aimable me gronde toujours de ce que je ne prends pas assez d'argent chez le banquier. Veux-je gƒter … jamais cette admirable position? Veux-je perdre l'unique amie que j'aie au monde? Il suffit de prof‚rer un mensonge, il suffit de dire … une femme charmante et peut-ˆtre unique au monde, et pour laquelle j'ai l'amiti‚ la plus passionn‚e: Je t'aime, moi qui ne sais pas ce que c'est qu'aimer d'amour. Elle passerait la journ‚e … me faire un crime de l'absence de ces transports qui me sont inconnus. La Marietta, au contraire, qui ne voit pas dans mon coeur et qui prend une caresse pour un transport de l'ƒme, me croit fou d'amour, et s'estime la plus heureuse des femmes.
"Dans le fait je n'ai connu un peu de cette pr‚occupation tendre qu'on appelle, je crois, l'amour, que pour cette jeune Aniken de l'auberge de Zonders, prŠs de la frontiŠre de Belgique."
C'est avec regret que nous allons placer ici l'une des plus mauvaises actions de Fabrice: au milieu de cette vie tranquille, une mis‚rable pique de vanit‚ s'empara de ce coeur rebelle … l'amour et le conduisit fort loin. En mˆme temps que lui se trouvait … Bologne la fameuse Fausta F ***, sans contredit l'une des premiŠres chanteuses de notre ‚poque, et peut-ˆtre la femme la plus capricieuse que l'on ait jamais vue. L'excellent poŠte Burati, de Venise, avait fait sur son compte ce fameux sonnet satirique qui alors se trouvait dans la bouche des princes comme des derniers gamins de carrefours.
Vouloir et ne pas vouloir, adorer et d‚tester en un jour, n'ˆtre contente que dans l'inconstance, m‚priser ce que le monde adore, tandis que le monde l'adore, la Fausta a ces d‚fauts et bien d'autres encore. Donc ne vois jamais ce serpent. Si tu la vois, imprudent, tu oublies ses caprices. As-tu le bonheur de l'entendre, tu t'oublies toi-mˆme et l'amour fait de toi, en un moment, ce que Circ‚ fit jadis des compagnons d'Ulysse.
Pour le moment ce miracle de beaut‚ ‚tait sous le charme des ‚normes favoris et de la haute insolence du jeune comte M *** au point de n'ˆtre pas r‚volt‚e de son abominable jalousie. Fabrice vit ce comte dans les rues de Bologne, et fut choqu‚ de l'air de sup‚riorit‚ avec lequel il occupait le pav‚, et daignait montrer ses grƒces au public. Ce jeune homme ‚tait fort riche, se croyait tout permis et comme ses prepotenze lui avaient attir‚ des menaces, il ne se montrait guŠre qu'environn‚ de huit ou dix buli (sorte de coupe-jarrets), revˆtus de sa livr‚e, et qu'il avait fait venir de ses terres dans les environs de Brescia. Les regards de Fabrice avaient rencontr‚ une ou deux fois ceux de ce terrible comte, lorsque le hasard lui fit entendre la Fausta. Il fut ‚tonn‚ de l'ang‚lique douceur de cette voix: il ne se figurait rien de pareil; il lui dut des sensations de bonheur suprˆme, qui faisaient un beau contraste avec la placidit‚ de sa vie pr‚sente."Serait-ce enfin l… de l'amour?"se dit-il. Fort curieux d'‚prouver ce sentiment, et d'ailleurs amus‚ par l'action de braver ce comte M ***, dont la mine ‚tait plus terrible que celle d'aucun tambour-major, notre h‚ros se livra … l'enfantillage de passer beaucoup trop souvent devant le palais Tanari, que le comte M*** avait lou‚ pour la Fausta.
Un jour, vers la tomb‚e de la nuit, Fabrice, cherchant … se faire apercevoir de la Fausta, fut salu‚ par des ‚clats de rire fort marqu‚s lanc‚s par les buli du comte, qui se trouvaient sur la porte du palais Tanari. Il courut chez lui, prit de bonnes armes et repassa devant ce palais. La Fausta, cach‚e derriŠre ses persiennes, attendait ce retour, et lui en tint compte. M ***, jaloux de toute la terre, devint sp‚cialement jaloux de M. Joseph Bossi, et s'emporta en propos ridicules; sur quoi tous les matins notre h‚ros lui faisait parvenir une lettre qui ne contenait que ces mots:
M. Joseph Bossi d‚truit les insectes incommodes, et loge au Pelegrino, via Larga, nø 79.
Le comte M ***, accoutum‚ aux respects que lui assuraient en tous lieux son ‚norme fortune, son sang bleu et la bravoure de ses trente domestiques, ne voulut point entendre le langage de ce petit billet.
Fabrice en ‚crivait d'autres … la Fausta; M *** mit des espions autour de ce rival, qui peut-ˆtre ne d‚plaisait pas; d'abord il apprit son v‚ritable nom, et ensuite que pour le moment il ne pouvait se montrer … Parme. Peu de jours aprŠs, le comte M ***, ses buli, ses magnifiques chevaux et la Fausta partirent pour Parme.
Fabrice, piqu‚ au jeu, les suivit le lendemain. Ce fut en vain que le bon Ludovic fit des remontrances path‚tiques; Fabrice l'envoya promener, et Ludovic, fort brave lui-mˆme, l'admira; d'ailleurs ce voyage le rapprochait de la jolie maŒtresse qu'il avait a Casal Maggiore. Par les soins de Ludovic, huit ou dix anciens soldats des r‚giments de Napol‚on entrŠrent chez M. Joseph Bossi, sous le nom de domestiques."Pourvu, se dit Fabrice en faisant la folie de suivre la Fausta, que je n'aie aucune communication ni avec le ministre de la police, comte Mosca, ni avec la duchesse, je n'expose que moi. Je dirai plus tard … ma tante que j'allais … la recherche de l'amour, cette belle chose que je n'ai jamais rencontr‚e. Le fait est que je pense … la Fausta, mˆme quand je ne la vois pas... Mais est-ce le souvenir de sa voix que j'aime, ou sa personne?"Ne songeant plus … la carriŠre eccl‚siastique, Fabrice avait arbor‚ des moustaches et des favoris presque aussi terribles que ceux du comte M ***, ce qui le d‚guisait un peu. Il ‚tablit son quartier g‚n‚ral non … Parme, c'e–t ‚t‚ trop imprudent, mais dans un village des environs, au milieu des bois, sur la route de Sacca, o— ‚tait le chƒteau de sa tante. D'aprŠs les conseils de Ludovic, il s'annon‡a dans ce village comme le valet de chambre d'un grand seigneur anglais fort original, qui d‚pensait cent mille francs par an pour se donner le plaisir de la chasse, et qui arriverait sous peu du lac de C“me, o— il ‚tait retenu par la pˆche des truites. Par bonheur, le joli petit palais que le comte M *** avait lou‚ pour la belle Fausta ‚tait situ‚ … l'extr‚mit‚ m‚ridionale de la ville de Parme, pr‚cis‚ment sur la route de Sacca, et les fenˆtres de la Fausta donnaient sur les belles all‚es de grands arbres qui s'‚tendent sous la haute tour de la citadelle. Fabrice n'‚tait point connu dans ce quartier d‚sert; il ne manqua pas de faire suivre le comte M ***, et, un jour que celui-ci venait de sortir de chez l'admirable cantatrice, il eut l'audace de paraŒtre dans la rue en plein jour; … la v‚rit‚, il ‚tait mont‚ sur un excellent cheval, et bien arm‚. Des musiciens, de ceux qui courent les rues en Italie, et qui parfois sont excellents, vinrent planter leurs contrebasses sous les fenˆtres de la Fausta: aprŠs avoir pr‚lud‚, ils chantŠrent assez bien une cantate en son honneur. La Fausta se mit … la fenˆtre, et remarqua facilement un jeune homme fort poli qui, arrˆt‚ … cheval au milieu de la rue, la salua d'abord, puis se mit … lui adresser des regards fort peu ‚quivoques. Malgr‚ le costume anglais exag‚r‚ adopt‚ par Fabrice, elle eut bient“t reconnu l'auteur des lettres passionn‚es qui avaient amen‚ son d‚part de Bologne."Voil… un ˆtre singulier, se dit-elle, il me semble que je vais l'aimer. J'ai cent louis devant moi, je puis fort bien planter l… ce terrible comte M ***. Au fait, il manque d'esprit et d'impr‚vu, et n'est un peu amusant que par la mine atroce de ses gens."
Le lendemain, Fabrice ayant appris que tous les jours, vers les onze heures, la Fausta allait entendre la messe au centre de la ville, dans cette mˆme ‚glise de Saint-Jean o— se trouvait le tombeau de son grand-oncle, l'archevˆque Ascanio del Dongo, il osa l'y suivre. A la v‚rit‚, Ludovic lui avait procur‚ une belle perruque anglaise avec des cheveux du plus beau rouge. A propos de la couleur de ces cheveux, qui ‚tait celle des flammes qui br–laient son coeur, il fit un sonnet que la Fausta trouva charmant; une main inconnue avait eu soin de le placer sur son piano. Cette petite guerre dura bien huit jours, mais Fabrice trouvait que, malgr‚ ses d‚marches de tout genre, il ne faisait pas de progrŠs r‚els; la Fausta refusait de le recevoir. Il outrait la nuance de singularit‚; elle a dit depuis qu'elle avait peur de lui. Fabrice n'‚tait plus retenu que par un reste d'espoir d'arriver … sentir ce qu'on appelle de l'amour, mais souvent il s'ennuyait.
- Monsieur, allons-nous-en, lui r‚p‚tait Ludovic, vous n'ˆtes point amoureux; je vous vois un sang-froid et un bon sens d‚sesp‚rants. D'ailleurs vous n'avancez point; par pure vergogne, d‚campons.
Fabrice allait partir au premier moment d'humeur, lorsqu'il apprit que la Fausta devait chanter chez la duchesse Sanseverina."Peut-ˆtre que cette voix sublime achŠvera d'enflammer mon coeur", se dit-il; et il osa bien s'introduire d‚guis‚ dans ce palais o— tous les yeux le connaissaient. Qu'on juge de l'‚motion de la duchesse, lorsque tout … fait vers la fin du concert elle remarqua un homme en livr‚e de chasseur, debout prŠs de la porte du grand salon; cette tournure rappelait quelqu'un. Elle chercha le comte Mosca qui seulement alors lui apprit l'insigne et vraiment incroyable folie de Fabrice. Il la prenait trŠs bien. Cet amour pour une autre que la duchesse lui plaisait fort; le comte, parfaitement galant homme, hors de la politique, agissait d'aprŠs cette maxime qu'il ne pouvait trouver le bonheur qu'autant que la duchesse serait heureuse.
- Je le sauverai de lui-mˆme, dit-il … son amie; jugez de la joie de nos ennemis si on l'arrˆtait dans ce palais! Aussi ai-je ici plus de cent hommes … moi, et c'est pour cela que je vous ai fait demander les clefs du grand chƒteau d'eau. Il se porte pour amoureux fou de la Fausta? et jusqu'ici ne peut l'enlever au comte M *** qui donne … cette folle une existence de reine.
La physionomie de la duchesse trahit la plus vive douleur: "Fabrice n'‚tait donc qu'un libertin tout … fait incapable d'un sentiment tendre et s‚rieux."
- Et ne pas nous voir! c'est ce que jamais je ne pourrai lui pardonner! dit-elle enfin; et moi qui lui ‚cris tous les jours … Bologne!
- J'estime fort sa retenue, r‚pliqua le comte, il ne veut pas nous compromettre par son ‚quip‚e, et il sera plaisant de la lui entendre raconter.
La Fausta ‚tait trop folle pour savoir taire ce qui l'occupait: le lendemain du concert, dont ses yeux avaient adress‚ tous les airs … ce grand jeune homme habill‚ en chasseur, elle parla au comte M *** d'un attentif inconnu.
- O— le voyez-vous? dit le comte furieux.
- Dans les rues, … l'‚glise, r‚pondit la Fausta interdite.
Aussit“t elle voulut r‚parer son imprudence ou du moins ‚loigner tout ce qui pouvait rappeler Fabrice: elle se jeta dans une description infinie d'un grand jeune homme … cheveux rouges, il avait des yeux bleus; sans doute c'‚tait quelque Anglais fort riche et fort gauche, ou quelque prince. A ce mot, le comte M ***, qui ne brillait pas par la justesse des aper‡us, alla se figurer, chose d‚licieuse pour sa vanit‚, que ce rival n'‚tait autre que le prince h‚r‚ditaire de Parme. Ce pauvre jeune homme m‚lancolique, gard‚ par cinq ou six gouverneurs, sous-gouverneurs, pr‚cepteurs, etc., qui ne le laissaient sortir qu'aprŠs avoir tenu conseil, lan‡ait d'‚tranges regards sur toutes les femmes passables qu'il lui ‚tait permis d'approcher. Au concert de la duchesse, son rang l'avait plac‚ en avant de tous les auditeurs, sur un fauteuil isol‚, … trois pas de la belle Fausta, et ses regards avaient souverainement choqu‚ le comte M ***. Cette folie d'exquise vanit‚: avoir un prince pour rival, amusa fort la Fausta qui se fit un plaisir de la confirmer par cent d‚tails na‹vement donn‚s.
- Votre race, disait-elle au comte, est aussi ancienne que celle des FarnŠse … laquelle appartient ce jeune homme?
- Que voulez-vous dire? aussi ancienne! Moi je n'ai point de bƒtardise dans ma famille'.
Le hasard voulut que jamais le comte M *** ne put voir … son aise ce rival pr‚tendu; ce qui le confirma dans l'id‚e flatteuse d'avoir un prince pour antagoniste. En effet, quand les int‚rˆts de son entreprise n'appelaient point Fabrice … Parme, il se tenait dans les bois vers Sacca et les bords du P“. Le comte M *** ‚tait bien plus fier, mais aussi plus prudent depuis qu'il se croyait en passe de disputer le coeur de la Fausta … un prince; il la pria fort s‚rieusement de mettre la plus grande retenue dans toutes ses d‚marches. AprŠs s'ˆtre jet‚ … ses genoux en amant jaloux et passionn‚, il lui d‚clara fort net que son honneur ‚tait int‚ress‚ … ce qu'elle ne f–t pas la dupe du jeune prince.
- Permettez, je ne serais pas sa dupe si je l'aimais; moi, je n'ai jamais vu de prince … mes pieds.
- Si vous c‚dez, reprit-il avec un regard hautain, peut-ˆtre ne pourrai-je pas me venger du prince mais certes, je me vengerai.
Et il sortit en fermant les portes … tour de bras.
Si Fabrice se f–t pr‚sent‚ en ce moment, il gagnait son procŠs.
- Si vous tenez … la vie lui dit-il le soir, en prenant cong‚ d'elle aprŠs l‚ spectacle, faites que je ne sache jamais que le jeune prince a p‚n‚tr‚ dans votre maison. Je ne puis rien sur lui, morbleu! mais ne me faites pas souvenir que je puis tout sur vous!
- Ah! mon petit Fabrice, s'‚cria la Fausta; si je savais o— te prendre!
La vanit‚ piqu‚e peut mener loin un jeune homme riche et dŠs le berceau toujours environn‚ de flatteurs. La passion trŠs v‚ritable que le comte M *** avait eue pour la Fausta se r‚veilla avec fureur: il ne fut point arrˆt‚ par la perspective dangereuse de lutter avec le fils unique du souverain chez lequel il se trouvait; de mˆme qu'il n'eut point l'esprit de chercher … voir ce prince, ou du moins … le faire suivre. Ne pouvant autrement l'attaquer, M *** osa songer … lui donner un ridicule."Je serai banni pour toujours des Etats de Parme, se dit-il, eh! que m'importe?"S'il e–t cherch‚ … reconnaŒtre la position de l'ennemi, le comte M *** e–t appris que le pauvre jeune prince ne sortait jamais sans ˆtre suivi par trois ou quatre vieillards, ennuyeux gardiens de l'‚tiquette, et que le seul plaisir de son choix qu'on lui permŒt au monde , ‚tait la min‚ralogie. De jour comme de nuit, le petit palais occup‚ par la Fausta et o— la bonne compagnie de Parme faisait foule, ‚tait environn‚ d'observateurs; M *** savait heure par heure ce qu'elle faisait et surtout ce qu'on faisait autour d'elle. L'on peut louer ceci dans les pr‚cautions de ce jaloux, cette femme si capricieuse n'eut d'abord aucune id‚e de ce redoublement de surveillance. Les rapports de tous ses agents disaient au comte M *** qu'un homme fort jeune, portant une perruque de cheveux rouges, paraissait fort souvent sous les fenˆtres de la Fausta, mais toujours avec un d‚guisement nouveau."Evidemment c'est le jeune prince, se dit M ***, autrement pourquoi se d‚guiser? et parbleu! un homme comme moi n'est pas fait pour lui c‚der. Sans les usurpations de la r‚publique de Venise, je serais prince souverain, moi aussi."
Le jour de San Stefano les rapports des espions prirent une couleur plus sombre; ils semblaient indiquer que la Fausta commen‡ait … r‚pondre aux empressements de l'inconnu."Je puis partir … l'instant avec cette femme! se dit M ***. Mais quoi! … Bologne, j'ai fui devant del Dongo; ici je fuirais devant un prince! Mais que dirait ce jeune homme? Il pourrait penser qu'il a r‚ussi … me faire peur! Et pardieu! je suis d'aussi bonne maison que lui."M *** ‚tait furieux, mais, pour comble de misŠre, tenait avant tout … ne point se donner, aux yeux de la Fausta qu'il savait moqueuse, le ridicule d'ˆtre jaloux. Le jour de San Stefano donc, aprŠs avoir pass‚ une heure avec elle, et en avoir ‚t‚ accueilli avec un empressement qui lui sembla le comble de la fausset‚, il la laissa sur les onze heures, s'habillant pour aller entendre la messe … l'‚glise de Saint-Jean. Le comte M *** revint chez lui, prit l'habit noir rƒp‚ d'un jeune ‚lŠve en th‚ologie, et courut … Saint-Jean il choisit sa place derriŠre un des tombeaux qui ornent la troisiŠme chapelle … droite; il voyait tout ce qui se passait dans l'‚glise par-dessous le bras d'un cardinal que l'on a repr‚sent‚ … genoux sur sa tombe; cette statue “tait la lumiŠre au fond de la chapelle et le cachait suffisamment. Bient“t il vit arriver la Fausta plus belle que jamais; elle ‚tait en grande toilette, et vingt adorateurs appartenant … la plus haute soci‚t‚ lui faisaient cortŠge. Le sourire et la joie ‚clataient dans ses yeux et sur ses lŠvres."Il est ‚vident, se dit le malheureux jaloux, qu'elle compte rencontrer ici l'homme qu'elle aime, et que depuis longtemps peut-ˆtre, grƒce … moi, elle n'a pu voir."Tout … coup, le bonheur le plus vif sembla redoubler dans les yeux de la Fausta."Mon rival est pr‚sent, se dit M ***, et sa fureur de vanit‚ n'eut plus de bornes. Quelle figure est-ce que je fais ici, servant de pendant … un jeune prince qui se d‚guise?"Mais quelques efforts qu'il p–t faire, jamais il ne parvint … d‚couvrir ce rival que ses regards affam‚s cherchaient de toutes parts.
A chaque instant, la Fausta, aprŠs avoir promen‚ les yeux dans toutes les parties de l'‚glise finissait par arrˆter des regards charg‚s d'amour et de bonheur, sur le coin obscur o— M *** s'‚tait cach‚. Dans un coeur passionn‚, l'amour est sujet … exag‚rer les nuances les plus l‚gŠres, il en tire les cons‚quences les plus ridicules, le pauvre M *** ne finit-il pas par se persuader que la Fausta l'avait vu, que malgr‚ ses efforts, s'‚tant aper‡ue de sa mortelle jalousie, elle voulait la lui reprocher et en mˆme temps l'en consoler par ces regards si tendres.
Le tombeau du cardinal, derriŠre lequel M *** s'‚tait plac‚ en observation, ‚tait ‚lev‚ de quatre ou cinq pieds sur le pav‚ de marbre de Saint-Jean. La messe … la mode finie vers les une heure, la plupart des fidŠles s'en allŠrent, et la Fausta cong‚dia les beaux de la ville, sous un pr‚texte de d‚votion, rest‚e agenouill‚e sur sa chaise, ses yeux, devenus plus tendres et plus brillants, ‚taient fix‚s sur M ***; depuis qu'il n'y avait plus que peu de personnes dans l'‚glise, ses regards ne se donnaient plus la peine de la parcourir tout entiŠre avant de s'arrˆter avec bonheur sur la statue du cardinal."Que de d‚licatesses!"se disait le comte M *** se croyant regard‚. Enfin la Fausta se leva et sortit brusquement, aprŠs avoir fait, avec les mains, quelques mouvements singuliers.
M *** ivre d'amour et presque tout … fait d‚sabus‚ d‚ sa folle jalousie, quittait sa place pour voler au palais de sa maŒtresse et la remercier mille et mille fois, lorsqu'en passant devant le tombeau du cardinal il aper‡ut un jeune homme tout en noir; cet ˆtre funeste s'‚tait tenu jusque-l… agenouill‚ tout contre l'‚pitaphe du tombeau, et de fa‡on … ce que les regards de l'amant jaloux qui le cherchaient pussent passer par-dessus sa tˆte et ne point le voir.
Ce jeune homme se leva, marcha vite et fut … l'instant mˆme environn‚ par sept ou huit personnages assez gauches, d'un aspect singulier et qui semblaient lui appartenir. M *** se pr‚cipita sur ses pas, mais, sans qu'il y e–t rien de trop marqu‚, il fut arrˆt‚ dans le d‚fil‚ que forme le tambour de bois de la porte d'entr‚e, par ces hommes gauches qui prot‚geaient son rival; enfin, lorsque aprŠs eux il arriva … la rue, il ne put que voir fermer la portiŠre d'une voiture de ch‚tive apparence, laquelle, par un contraste bizarre, ‚tait attel‚e de deux excellents chevaux, et en un moment fut hors de sa vue.
Il rentra chez lui haletant de fureur; bient“t arrivŠrent ses observateurs, qui lui rapportŠrent froidement que ce jour-l…, l'amant myst‚rieux, d‚guis‚ en prˆtre, s'‚tait agenouill‚ fort d‚votement, tout contre un tombeau plac‚ … l'entr‚e d'une chapelle obscure de l'‚glise de Saint-Jean. La Fausta ‚tait rest‚e dans l'‚glise jusqu'… ce qu'elle f–t … peu prŠs d‚serte, et alors elle avait ‚chang‚ rapidement certains signes avec cet inconnu, avec les mains, elle faisait comme des croix. M *** courut chez l'infidŠle; pour la premiŠre fois elle ne put cacher son trouble; elle raconta avec la na‹vet‚ menteuse d'une femme passionn‚e, que comme de coutume elle ‚tait all‚e … Saint-Jean, mais qu'elle n'y avait pas aper‡u cet homme qui la pers‚cutait. A ces mots, M ***, hors de lui, la traita comme la derniŠre des cr‚atures, lui dit tout ce qu'il avait vu lui-mˆme, et la hardiesse des mensonges croissant avec la vivacit‚ des accusations, il prit son poignard et se pr‚cipita sur elle. D'un grand sang-froid la Fausta lui dit:
- Eh bien! tout ce dont vous vous plaignez est la pure v‚rit‚, mais j'ai essay‚ de vous la cacher afin de ne pas jeter votre audace dans des projets de vengeance insens‚s et qui peuvent nous perdre tous les deux; car, sachez-le une bonne fois, suivant mes conjonctures, l'homme qui me pers‚cute de ses soins est fait pour ne pas trouver d'obstacles … ses volont‚s, du moins en ce pays.
AprŠs avoir rappel‚ fort adroitement qu'aprŠs tout M *** n'avait aucun droit sur elle, la Fausta finit par dire que probablement elle n'irait plus … l'‚glise de Saint-Jean. M *** ‚tait ‚perdument amoureux, un peu de coquetterie avait pu se joindre … la prudence dans le coeur de cette jeune femme, il se sentit d‚sarmer. Il eut l'id‚e de quitter Parme; le jeune prince, si puissant qu'il f–t, ne pourrait le suivre, ou s'il le suivait ne serait plus que son ‚gal. Mais l'orgueil repr‚senta de nouveau que ce d‚part aurait toujours l'air d'une fuite, et le comte M *** se d‚fendit d'y songer.
"Il ne se doute pas de la pr‚sence de mon petit Fabrice, se dit la cantatrice ravie, et maintenant nous pourrons nous moquer de lui d'une fa‡on pr‚cieuse!"
Fabrice ne devina point son bonheur, trouvant le lendemain les fenˆtres de la cantatrice soigneusement ferm‚es, et ne la voyant nulle part, la plaisanterie commen‡a … lui sembler longue. Il avait des remords."Dans quelle situation est-ce que je mets ce pauvre comte Mosca, lui ministre de la Police! on le croira mon complice, je serai venu dans ce pays pour casser le cou … sa fortune! Mais si j'abandonne un projet si longtemps suivi, que dira la duchesse quand je lui conterai mes essais d'amour?"
Un soir que prˆt … quitter la partie il se faisait ainsi la morale, en r“dant sous les grands arbres qui s‚parent le palais de la Fausta de la citadelle, il remarqua qu'il ‚tait suivi par un espion de fort petite taille; ce fut en vain que pour s'en d‚barrasser il alla passer par plusieurs rues, toujours cet ˆtre microscopique semblait attach‚ … ses pas. Impatient‚, il courut dans une rue solitaire situ‚e le long de la Parma, et o— ses gens ‚taient en embuscade; sur un signe qu'il fit ils sautŠrent sur le pauvre petit espion qui se pr‚cipita … leurs genoux; c'‚tait la Bettina, femme de chambre de la Fausta; aprŠs trois jours d'ennui et de r‚clusion, d‚guis‚e en homme pour ‚chapper au poignard du comte M ***, dont sa maŒtresse et elle avaient grand-peur, elle avait entrepris de venir dire … Fabrice qu'on l'aimait … la passion et qu'on br–lait de le voir; mais on ne pouvait plus paraŒtre … l'‚glise de Saint-Jean!"Il ‚tait temps, se dit Fabrice, vive l'insistance!"
La petite femme de chambre ‚tait fort jolie, ce qui enleva Fabrice … ses rˆveries morales. Elle lui apprit que la promenade et toutes les rues o— il avait pass‚ ce soir-l… ‚taient soigneusement gard‚es, sans qu'il y par–t, par des espions de M ***. Ils avaient lou‚ des chambres au rez-de-chauss‚e ou au premier ‚tage, cach‚s derriŠre les persiennes et gardant un profond silence, ils observaient tout ce qui se passait dans la rue, en apparence la plus solitaire, et entendaient ce qu'on y disait.
- Si ces espions eussent reconnu ma voix, dit la petite Bettina, j'‚tais poignard‚e sans r‚mission … ma rentr‚e au logis, et peut-ˆtre ma pauvre maŒtresse avec moi.
Cette terreur la rendait charmante, aux yeux de Fabrice.
- Le comte M ***, continua-t-elle, est furieux, et Madame sait qu'il est capable de tout... Elle m'a charg‚e de vous dire qu'elle voudrait ˆtre … cent lieues d'ici avec vous!
Alors elle raconta la scŠne du jour de la Saint-Etienne et la fureur de M ***, qui n'avait perdu aucun des regards et des signes d'amour que la Fausta, ce jour-l… folle de Fabrice, lui avait adress‚s. Le comte avait tir‚ son poignard, avait saisi la Fausta par les cheveux, et, sans sa pr‚sence d'esprit, elle ‚tait perdue.
Fabrice fit monter la jolie Bettina dans un petit appartement qu'il avait prŠs de l…. Il lui raconta qu'il ‚tait de Turin, fils d'un grand personnage qui pour le moment se trouvait … Parme, ce qui l'obligeait … garder beaucoup de m‚nagements. La Bettina lui r‚pondit en riant qu'il ‚tait bien plus grand seigneur qu'il ne voulait le paraŒtre. Notre h‚ros eut besoin d'un peu de temps avant de comprendre que la charmante fille le prenait pour un non moindre personnage que le prince h‚r‚ditaire lui-mˆme. La Fausta commen‡ait … avoir peur et … aimer Fabrice; elle avait pris sur elle de ne pas dire ce nom … sa femme de chambre, et de lui parler du prince. Fabrice finit par avouer … la jolie fille qu'elle avait devin‚ juste:
- Mais si mon nom est ‚bruit‚, ajouta-t-il, malgr‚ la grande passion dont j'ai donn‚ tant de preuves … ta maŒtresse, je serai oblig‚ de cesser de la voir, et aussit“t les ministres de mon pŠre, ces m‚chants dr“les que je destituerai un jour, ne manqueront pas de lui envoyer l'ordre de vider le pays, que jusqu'ici elle a embelli de sa pr‚sence.
Vers le matin, Fabrice combina avec la petite cam‚riste plusieurs projets de rendez-vous pour arriver … la Fausta: il fit appeler Ludovic et un autre de ses gens fort adroit, qui s'entendirent avec la Bettina, pendant qu'il ‚crivait … la Fausta la lettre la plus extravagante, la situation comportait toutes les exag‚rations de la trag‚die, et Fabrice ne s'en fit pas faute. Ce ne fut qu'… la pointe du jour qu'il se s‚para de la petite cam‚riste, fort contente des fa‡ons du jeune prince.
Il avait ‚t‚ cent fois r‚p‚t‚ que, maintenant que la Fausta ‚tait d'accord avec son amant, celui-ci ne repasserait plus sous les fenˆtres du petit palais que lorsqu'on pourrait l'y recevoir, et alors il y aurait signal. Mais Fabrice, amoureux de la Bettina, et se croyant prŠs du d‚nouement avec la Fausta, ne put se tenir dans son village … deux lieues de Parme. Le lendemain, vers les minuit, il vint … cheval, et bien accompagn‚, chanter sous les fenˆtres de la Fausta un air alors … la mode, et dont il changeait les paroles."N'est-ce pas ainsi qu'en agissent messieurs les amants?"se disait-il.
Depuis que la Fausta avait t‚moign‚ le d‚sir d'un rendez-vous, toute cette chasse semblait bien longue … Fabrice."Non, je n'aime point, se disait-il en chantant assez mal sous les fenˆtres du petit palais; la Bettina me semble cent fois pr‚f‚rable … la Fausta, et c'est par elle que je voudrais ˆtre re‡u en ce moment."Fabrice, s'ennuyant assez retournait … son village, lorsque … cinq cents pas du palais de la Fausta quinze ou vingt hommes se jetŠrent sur lui, quatre d'entre eux saisirent la bride de son cheval, deux autres s'emparŠrent de ses bras. Ludovic et les bravi de Fabrice furent assaillis, mais purent se sauver; ils tirŠrent quelques coups de pistolet. Tout cela fut l'affaire d'un instant: cinquante flambeaux allum‚s parurent dans la rue en un clin d'oeil et comme par enchantement. Tous ces hommes ‚taient bien arm‚s. Fabrice avait saut‚ … bas de son cheval, malgr‚ les gens qui le retenaient; il chercha … se faire jour; il blessa mˆme un des hommes qui lui serrait les bras avec des mains semblables … des ‚taux; mais il fut bien ‚tonn‚ d'entendre cet homme lui dire du ton le plus respectueux:
- Votre Altesse me fera une bonne pension pour cette blessure, ce qui vaudra mieux pour moi que de tomber dans le crime de lŠse-majest‚, en tirant l'‚p‚e contre mon prince.
"Voici justement le chƒtiment de ma sottise, se dit Fabrice, je me serai damn‚ pour un p‚ch‚ qui ne me semblait point aimable."
A peine la petite tentative de combat fut-elle termin‚e, que plusieurs laquais en grande livr‚e parurent avec une chaise … porteurs dor‚e et peinte d'une fa‡on bizarre: c'‚tait une de ces chaises grotesques dont les masques se servent pendant le carnaval. Six hommes, le poignard … la main, priŠrent Son Altesse d'y entrer, lui disant que l'air frais de la nuit pourrait nuire … sa voix on affectait les formes les plus respectueuses, l‚ nom de prince ‚tait r‚p‚t‚ … chaque instant, et presque en criant. Le cortŠge commen‡a … d‚filer. Fabrice compta dans la rue plus de cinquante hommes portant des torches allum‚es. Il pouvait ˆtre une heure du matin, tout le monde s'‚tait mis aux fenˆtres, la chose se passait avec une certaine gravit‚."Je craignais des coups de poignard de la part du comte M ***, se dit Fabrice, il se contente de se moquer de moi, je ne lui croyais pas tant de go–t. Mais pense-t-il r‚ellement avoir affaire au prince? s'il sait que je ne suis que Fabrice, gare les coups de dague!"
Ces cinquante hommes portant des torches et les vingt hommes arm‚s, aprŠs s'ˆtre longtemps arrˆt‚s sous les fenˆtres de la Fausta, allŠrent parader devant les plus beaux palais de la ville. Des majordomes plac‚s aux deux c“t‚s de la chaise … porteurs demandaient de temps … autre … Son Altesse si elle avait quelque ordre … leur donner. Fabrice ne perdit point la tˆte; … l'aide de la clart‚ que r‚pandaient les torches, il voyait que Ludovic et ses hommes suivaient le cortŠge autant que possible. Fabrice se disait: "Ludovic n'a que huit ou dix hommes et n'ose attaquer."De l'Int‚rieur de sa chaise … porteurs, Fabrice voyait fort bien que les gens charg‚s de la mauvaise plaisanterie ‚taient arm‚s jusqu'aux dents. Il affectait de rire avec les majordomes charg‚s de le soigner. AprŠs plus de deux heures de marche triomphale il vit que l'on allait passer … l'extr‚mit‚ de la ru‚ o— ‚tait situ‚ le palais Sanseverina.
Comme on tournait la rue qui y conduit, il ouvre avec rapidit‚ la porte de la chaise pratiqu‚e sur le devant, saute par-dessus l'un des bƒtons, renverse d'un coup de poignard l'un des estafiers qui lui portait sa torche au visage; il re‡oit un coup de dague dans l'‚paule; un second estafier lui br–le la barbe avec sa torche allum‚e, et enfin Fabrice arrive … Ludovic auquel il crie:
- Tue! tue tout ce qui porte des torches!
Ludovic donne des coups d'‚p‚e et le d‚livre de deux hommes qui s'attachaient … le poursuivre. Fabrice arrive en courant jusqu'… la porte du palais Sanseverina; par curiosit‚, le portier avait ouvert la petite porte haute de trois pieds pratiqu‚e dans la grande, et regardait tout ‚bahi ce grand nombre de flambeaux. Fabrice entre d'un saut et ferme derriŠre lui cette porte en miniature; il court au jardin et s'‚chappe par une porte qui donnait sur une rue solitaire. Une heure aprŠs, il ‚tait hors de la ville, au jour il passait la frontiŠre des Etats de ModŠne et se trouvait en s–ret‚. Le soir il entra dans Bologne."Voici une belle exp‚dition, se dit-il; je n'ai pas mˆme pu parler … ma belle."Il se hƒta d'‚crire des lettres d'excuse au comte et … la duchesse, lettres prudentes, et qui, en peignant ce qui se passait dans son coeur, ne pouvaient rien apprendre … un ennemi."J'‚tais amoureux de l'amour, disait-il … la duchesse; j'ai fait tout au monde pour le connaŒtre, mais il paraŒt que la nature m'a refus‚ un coeur pour aimer et ˆtre m‚lancolique; je ne puis m'‚lever plus haut que le vulgaire plaisir, etc."
On ne saurait donner l'id‚e du bruit que cette aventure fit dans Parme. Le mystŠre excitait la curiosit‚: une infinit‚ de gens avaient vu les flambeaux et la chaise … porteurs. Mais quel ‚tait cet homme enlev‚ et envers lequel on affectait toutes les formes du respect? Le lendemain aucun personnage connu ne manqua dans la ville.
Le petit peuple qui habitait la rue d'o— le prisonnier s'‚tait ‚chapp‚ disait bien avoir vu un cadavre, mais au grand jour, lorsque les habitants osŠrent sortir de leurs maisons, ils ne trouvŠrent d'autres traces du combat que beaucoup de sang r‚pandu sur le pav‚. Plus de vingt mille curieux' vinrent visiter la rue dans la journ‚e. Les villes d'Italie sont accoutum‚es … des spectacles singuliers, mais toujours elles savent le pourquoi et le comment. Ce qui choqua Parme dans cette occurrence, ce fut que mˆme un mois aprŠs, quand on cessa de parler uniquement de la promenade aux flambeaux, personne, grƒce … la prudence du comte Mosca n'avait pu deviner le nom du rival qui avait voulu enlever la Fausta au comte M ***. Cet amant jaloux et vindicatif avait pris la fuite dŠs le commencement de la promenade. Par ordre du comte, la Fausta fut mise … la citadelle. La duchesse rit beaucoup d'une petite injustice que le comte dut se permettre pour arrˆter tout … fait la curiosit‚ du prince, qui autrement e–t pu arriver jusqu'au nom de Fabrice.
On voyait … Parme un savant homme arriv‚ du nord pour ‚crire une histoire du moyen ƒge; il cherchait des manuscrits dans les bibliothŠques, et le comte lui avait donn‚ toutes les autorisations possibles. Mais ce savant, fort jeune encore, se montrait irascible; il croyait, par exemple, que tout le monde … Parme cherchait … se moquer de lui. Il est vrai que les gamins des rues le suivaient quelquefois … cause d'une immense chevelure rouge clair ‚tal‚e avec orgueil. Ce savant croyait qu'… l'auberge on lui demanderait des prix exag‚r‚s de toutes choses, et il ne payait pas la moindre bagatelle sans en chercher le prix dans le voyage d'une Mme Starke qui est arriv‚ … une vingtiŠme ‚dition', parce qu'il indique … l'Anglais prudent le prix d'un dindon, d'une pomme, d'un verre de lait, etc.
Le savant … la criniŠre rouge, le soir mˆme du jour o— Fabrice fit cette promenade forc‚e, devint furieux … son auberge, et sortit de sa poche de petits pistolets pour se venger du cameriere qui lui demandait deux sous d'une pˆche m‚diocre. On l'arrˆta, car porter de petits pistolets est un grand crime!
Comme ce savant irascible ‚tait long et maigre, le comte eut l'id‚e, le lendemain matin, de le faire passer aux yeux du prince pour le t‚m‚raire qui, ayant pr‚tendu enlever la Fausta au comte M ***, avait ‚t‚ mystifi‚. Le port des pistolets de poche est puni de trois ans de galŠre … Parme; mais cette peine n'est jamais appliqu‚e. AprŠs quinze jours de prison, pendant lesquels le savant n'avait vu qu'un avocat qui lui avait fait une peur horrible des lois atroces dirig‚es par la pusillanimit‚ des gens au pouvoir contre les porteurs d'armes cach‚es, un autre avocat visita la prison et lui raconta la promenade inflig‚e par le comte M *** … un rival qui ‚tait rest‚ inconnu.
- La police ne veut pas avouer au prince qu'elle n'a pu savoir quel est ce rival: Avouez que vous vouliez plaire … la Fausta, que cinquante brigands vous ont enlev‚ comme vous chantiez sous sa fenˆtre, que pendant une heure on vous a promen‚ en chaise … porteurs sans vous adresser autre chose que des honnˆtet‚s. Cet aveu n'a rien d'humiliant, on ne vous demande qu'un mot. Aussit“t aprŠs qu'en le pronon‡ant vous aurez tir‚ la police d'embarras, elle vous embarque dans une chaise de poste et vous conduit … la frontiŠre o— l'on vous souhaite le bonsoir.
Le savant r‚sista pendant un mois: deux ou trois fois le prince fut sur le point de le faire amener au MinistŠre de l'int‚rieur, et de se trouver pr‚sent … l'interrogatoire. Mais enfin il n'y songeait plus quand l'historien, ennuy‚, se d‚termina … tout avouer et fut conduit … la frontiŠre. Le prince resta convaincu que le rival du comte M *** avait une forˆt de cheveux rouges.
Trois jours aprŠs la promenade, comme Fabrice qui se cachait … Bologne organisait avec le fidŠle Ludovic les moyens de trouver le comte M ***, il apprit que, lui aussi, se cachait dans un village de la montagne sur la route de Florence. Le comte n'avait que trois de ses buli avec lui; le lendemain au moment o— il rentrait de la promenade, il fut enlev‚ par huit hommes masqu‚s qui se donnŠrent … lui pour des sbires de Parme. On le conduisit, aprŠs lui avoir band‚ les yeux, dans une auberge deux lieues plus avant dans la montagne, o— il trouva tous les ‚gards possibles et un souper fort abondant. On lui servit les meilleurs vins d'Italie et d'Espagne.
- Suis-je donc prisonnier d'Etat? dit le comte.
- Pas le moins du monde! lui r‚pondit fort poliment Ludovic masqu‚. Vous avez offens‚ un simple particulier, en vous chargeant de le faire promener en chaise … porteurs; demain matin, il veut se battre en duel avec vous. Si vous le tuez, vous trouverez deux bons chevaux, de l'argent et des relais pr‚par‚s sur la route de Gˆnes.
- Quel est le nom du fier-…-bras? dit le comte irrit‚.
- Il se nomme Bombace. Vous aurez le choix des armes et de bons t‚moins, bien loyaux, mais il faut que l'un des deux meure!
- C'est donc un assassinat! dit le comte M ***, effray‚.
- A Dieu ne plaise! c'est tout simplement un duel … mort avec le jeune homme que vous avez promen‚ dans les rues de Parme au milieu de la nuit et qui resterait d‚shonor‚ si vous restiez en vie. L'un de vous deux est de trop sur la terre, ainsi tƒchez de le tuer, vous aurez des ‚p‚es, des pistolets, des sabres, toutes les armes qu'on a pu se procurer en quelques heures, car il a fallu se presser; la police de Bologne est fort diligente, comme vous pouvez le savoir, et il ne faut pas qu'elle empˆche ce duel n‚cessaire … l'honneur du jeune homme dont vous vous ˆtes moqu‚.
- Mais si ce jeune homme est un prince...
- C'est un simple particulier comme vous, et mˆme beaucoup moins riche que vous, mais il veut se battre … mort, et il vous forcera … vous battre, je vous en avertis.
- Je ne crains rien au monde! s'‚cria M ***.
- C'est ce que votre adversaire d‚sire avec le plus de passion, r‚pliqua Ludovic. Demain, de grand matin, pr‚parez-vous … d‚fendre votre vie; elle sera attaqu‚e par un homme qui a raison d'ˆtre fort en colŠre et qui ne vous m‚nagera pas; je vous r‚pŠte que vous aurez le choix des armes; et faites votre testament.
Vers les six heures du matin, le lendemain, on servit … d‚jeuner au comte M ***, puis on ouvrit une porte de la chambre o— il ‚tait gard‚, et on l'engagea … passer dans la cour d'une auberge de campagne; cette cour ‚tait environn‚e de haies et de murs assez hauts, et les portes en ‚taient soigneusement ferm‚es.
Dans un angle, sur une table de laquelle on invita le comte M *** … s'approcher, il trouva quelques bouteilles de vin et d'eau-de-vie, deux pistolets, deux ‚p‚es, deux sabres, du papier et de l'encre; une vingtaine de paysans ‚taient aux fenˆtres de l'auberge qui donnaient sur la cour. Le comte implora leur piti‚.
- On veut m'assassiner! s'‚criait-il, sauvez-moi la vie!
- Vous vous trompez! ou vous voulez tromper, lui cria Fabrice qui ‚tait … l'angle oppos‚ de la cour, … c“t‚ d'une table charg‚e d'armes.
Il avait mis habit bas, et sa figure ‚tait cach‚e par un de ces masques en fil de fer qu'on trouve dans les salles d'armes.
- Je vous engage, ajouta Fabrice, … prendre le masque en fil de fer qui est prŠs de vous, ensuite avancez vers moi avec une ‚p‚e ou des pistolets; comme on vous l'a dit hier soir, vous avez le choix des armes.
Le comte M *** ‚levait des difficult‚s sans nombre, et semblait fort contrari‚ de se battre Fabrice, de son c“t‚, redoutait l'arriv‚e de l… police, quoique l'on f–t dans la montagne … cinq grandes lieues de Bologne; il finit par adresser … son rival les injures les plus atroces; enfin, il eut le bonheur de mettre en colŠre le comte M ***, qui saisit une ‚p‚e et marcha sur Fabrice; le combat s'engagea assez mollement.
AprŠs quelques minutes, il fut interrompu par un grand bruit. Notre h‚ros avait bien senti qu'il se jetait dans une action, qui, pendant toute sa vie, pourrait ˆtre pour lui un sujet de reproches ou du moins d'imputations calomnieuses. Il avait exp‚di‚ Ludovic dans la campagne pour lui recruter des t‚moins. Ludovic donna de l'argent … des ‚trangers qui travaillaient dans un bois voisin; ils accoururent en poussant des cris, pensant qu'il s'agissait de tuer un ennemi de l'homme qui payait. Arriv‚s … l'auberge, Ludovic les pria de regarder de tous leurs yeux, et de voir si l'un de ces deux jeunes gens qui se battaient agissait en traŒtre et prenait sur l'autre des avantages illicites.
Le combat un instant interrompu par les cris de mort des paysans tardait … recommencer; Fabrice insulta de nouveau la fatuit‚ du comte.
- Monsieur le comte, lui criait-il, quand on est insolent, il faut ˆtre brave. Je sens que la condition est dure pour vous, vous aimez mieux payer des gens qui sont braves.
Le comte, de nouveau piqu‚, se mit … lui crier qu'il avait longtemps fr‚quent‚ la salle d'armes du fameux Battistin … Naples, et qu'il allait chƒtier son insolence; la colŠre du comte M *** ayant enfin reparu, il se battit avec assez de fermet‚, ce qui n'empˆcha point Fabrice de lui donner un fort beaucoup d'‚p‚e dans la poitrine, qui le retint au lit plusieurs mois. Ludovic, en donnant les premiers soins au bless‚, lui dit … l'oreille:
- Si vous d‚noncez ce duel … la police, je vous ferai poignarder dans votre lit.
Fabrice se sauva dans Florence; comme il s'‚tait tenu cach‚ … Bologne, ce fut … Florence seulement qu'il re‡ut toutes les lettres de reproches de la duchesse; elle ne pouvait lui pardonner d'ˆtre venu … son concert et de ne pas avoir cherch‚ … lui parler. Fabrice fut ravi des lettres du comte Mosca, elles respiraient une franche amiti‚ et les sentiments les plus nobles. Il devina que le comte avait ‚crit … Bologne, de fa‡on … ‚carter les soup‡ons qui pouvaient peser sur lui relativement au duel; la police fut d'une justice parfaite: elle constata que deux ‚trangers, dont l'un seulement, le bless‚, ‚tait connu (le comte M ***), s'‚taient battus … l'‚p‚e, devant plus de trente paysans, au milieu desquels se trouvait vers la fin du combat le cur‚ du village qui avait fait de vains efforts pour s‚parer les duellistes. Comme le nom de Joseph Bossi n'avait point ‚t‚ prononc‚, moins de deux mois aprŠs, Fabrice osa revenir … Bologne, plus convaincu que jamais que sa destin‚e le condamnait … ne jamais connaŒtre la partie noble et intellectuelle de l'amour. C'est ce qu'il se donna le plaisir d'expliquer fort au long … la duchesse; il ‚tait bien las de sa vie solitaire et d‚sirait passionn‚ment alors retrouver les charmantes soir‚es qu'il passait entre le comte et sa tante. Il n'avait pas revu depuis eux les douceurs de la bonne compagne.
Je me suis tant ennuy‚ … propos de l'amour que je voulais me donner et de la Fausta, ‚crivait-il … la duchesse, que maintenant son caprice me f–t-il encore favorable, je ne ferais pas vingt lieues pour aller la sommer de sa parole; ainsi ne crains pas, comme tu me le dis, que j'aille jusqu'… Paris o— je vois qu'elle d‚bute avec un succŠs fou. Je ferais toutes les lieues possibles pour passer une soir‚e avec toi et avec ce comte si bon pour ses amis.
LIVRE SECONDE
Par ses cris continuels, cette r‚publique nous empˆcherait de jouir de la meilleure des monarchies.
(Chap. xxiii.)
CHAPITRE XIV
Pendant que Fabrice ‚tait … la chasse de l'amour dans un village voisin de Parme, le fiscal g‚n‚ral Rassi, qui ne le savait pas si prŠs de lui, continuait … traiter son affaire comme s'il e–t ‚t‚ un lib‚ral: il feignit de ne pouvoir trouver, ou plut“t intimida les t‚moins … d‚charge; et enfin, aprŠs un travail fort savant de prŠs d'une ann‚e, et environ deux mois aprŠs le dernier retour de Fabrice … Bologne, un certain vendredi, la marquise Raversi, ivre de joie, dit publiquement dans son salon que, le lendemain, la sentence qui venait d'ˆtre rendue depuis une heure contre le petit del Dongo serait pr‚sent‚e … la signature du prince et approuv‚e par lui. Quelques minutes plus tard la duchesse sut ce propos de son ennemie."Il faut que le comte soit bien mal servi par ses agents! se dit-elle; encore ce matin il croyait que la sentence ne pouvait ˆtre rendue avant huit jours. Peut-ˆtre ne serait-il pas fƒch‚ d'‚loigner de Parme mon jeune grand vicaire; mais, ajouta-t-elle en chantant, nous le verrons revenir, et un jour il sera notre archevˆque."La duchesse sonna:
- R‚unissez tous les domestiques dans la salle d'attente, dit-elle … son valet de chambre, mˆme les cuisiniers; allez prendre chez le commandant de la place le permis n‚cessaire pour avoir quatre chevaux de poste, et enfin qu'avant une demi-heure ces chevaux soient attel‚s … mon landau. Toutes les femmes de la maison furent occup‚es … faire des malles, la duchesse prit … la hƒte un habit de voyage, le tout sans rien faire dire au comte; l'id‚e de se moquer un peu de lui la transportait de joie.
- Mes amis, dit-elle aux domestiques rassembl‚s, j'apprends que mon pauvre neveu va ˆtre condamn‚ par contumace pour avoir eu l'audace de d‚fendre sa vie contre un furieux; c'est Giletti qui voulait le tuer. Chacun de vous a pu voir combien le caractŠre de Fabrice est doux et inoffensif. Justement indign‚e de cette injure atroce, je pars pour Florence: je laisse … chacun de vous ses gages pendant dix ans. Si vous ˆtes malheureux, ‚crivez-moi, et tant que j'aurai un sequin, il y aura quelque chose pour vous.
La duchesse pensait exactement ce qu'elle disait, et, … ses derniers mots, les domestiques fondirent en larmes; elle aussi avait les yeux humides; elle ajouta d'une voix ‚mue:
- Priez Dieu pour moi et pour Mgr Fabrice del Dongo, premier grand vicaire du diocŠse, qui demain matin va ˆtre condamn‚ aux galŠres, ou, ce qui serait moins bˆte, … la peine de mort.
Les larmes des domestiques redoublŠrent et peu … peu se changŠrent en cris … peu prŠs s‚ditieux; la duchesse monta dans son carrosse et se fit conduire au palais du prince. Malgr‚ l'heure indue, elle fit solliciter une audience par le g‚n‚ral Fontana, aide de camp de service; elle n'‚tait point en grand habit de cour, ce qui jeta cet aide de camp dans une stupeur profonde. Quant au prince, il ne fut point surpris, et encore moins fƒch‚ de cette demande d'audience."Nous allons voir des larmes r‚pandues par de beaux yeux, se dit-il en se frottant les mains. Elle vient demander grƒce; enfin cette fiŠre beaut‚ va s'humilier! elle ‚tait aussi trop insupportable avec ses petits airs d'ind‚pendance! Ces yeux si parlants semblaient toujours me dire … la moindre chose qui la choquait: Naples et Milan seraient un s‚jour bien autrement aimable que votre petite ville de Parme. A la v‚rit‚ je ne rŠgne pas sur Naples ou sur Milan, mais enfin cette grande dame vient me demander quelque chose qui d‚pend de moi uniquement et qu'elle br–le d'obtenir; j'ai toujours pens‚ que l'arriv‚e de ce neveu m'en ferait tirer pied ou aile."
Pendant que le prince souriait … ces pens‚es et se livrait … toutes ces pr‚visions agr‚ables, il se promenait dans son grand cabinet, … la porte duquel le g‚n‚ral Fontana ‚tait rest‚ debout et raide comme un soldat au port d'armes. Voyant les yeux brillants du prince, et se rappelant l'habit de voyage de la duchesse, il crut … la dissolution de la monarchie. Son ‚bahissement n'eut plus de bornes quand il entendit le prince lui dire:
- Priez Mme la duchesse d'attendre un petit quart d'heure.
Le g‚n‚ral aide de camp fit son demi-tour comme un soldat … la parade; le prince sourit encore: "Fontana n'est pas accoutum‚ se dit-il, … voir attendre cette fiŠre duchesse: la figure ‚tonn‚e avec laquelle il va lui parler du petit quart d'heure d'attente pr‚parera le passage aux larmes touchantes que ce cabinet va voir r‚pandre."Ce petit quart d'heure fut d‚licieux pour le prince, il se promenait d'un pas ferme et ‚gal, il r‚gnait."Il s'agit ici de ne rien dire qui ne soit parfaitement … sa place; quels que soient mes sentiments envers la duchesse, il ne faut point oublier que c'est une des plus grandes dames de ma cour. Comment Louis XIV parlait-il aux princesses ses filles quand il avait lieu d'en ˆtre m‚content?"et ses yeux s'arrˆtŠrent sur le portrait du grand roi.
Le plaisant de la chose c'est que le prince ne songea point … se demander s'il ferait grƒce … Fabrice et quelle serait cette grƒce. Enfin, au bout de vingt minutes, le fidŠle Fontana se pr‚senta de nouveau … la porte, mais sans rien dire.
- La duchesse Sanseverina peut entrer, cria le prince d'un air th‚ƒtral.
"Les larmes vont commencer", se dit-il, et, comme pour se pr‚parer … un tel spectacle, il tira son mouchoir.
Jamais la duchesse n'avait ‚t‚ aussi leste et aussi jolie; elle n'avait pas vingt-cinq ans. En voyant son petit pas l‚ger et rapide effleurer … peine les tapis, le pauvre aide de camp fut sur le point de perdre tout … fait la raison.
- J'ai bien des pardons … demander … Votre Altesse S‚r‚nissime, dit la duchesse de sa petite voix l‚gŠre et gaie, j'ai pris la libert‚ de me pr‚senter devant elle avec un habit qui n'est pas pr‚cis‚ment convenable, mais Votre Altesse m'a tellement accoutum‚e … ses bont‚s que j'ai os‚ esp‚rer qu'elle voudrait bien m'accorder encore cette grƒce.
La duchesse parlait assez lentement, afin de se donner le temps de jouir de la figure du prince; elle ‚tait d‚licieuse … cause de l'‚tonnement profond et du reste de grands airs que la position de la tˆte et des bras accusait encore. Le prince ‚tait rest‚ comme frapp‚ par la foudre; de sa petite voix aigre et troubl‚e il s'‚criait de temps … autre en articulant … peine:
- Comment! comment!
La duchesse, comme par respect, aprŠs avoir fini son compliment, lui laissa tout le temps de r‚pondre; puis elle ajouta:
- J'ose esp‚rer que Votre Altesse S‚r‚nissime daigne me pardonner l'incongruit‚ de mon costume.
Mais, en parlant ainsi, ses yeux moqueurs brillaient d'un si vif ‚clat que le prince ne put le supporter; il regarda au plafond, ce qui chez lui ‚tait le dernier signe du plus extrˆme embarras.
- Comment! comment! dit-il encore.
Puis il eut le bonheur de trouver une phrase:
- Madame la duchesse, asseyez-vous donc.
Il avan‡a lui-mˆme un fauteuil et avec assez de grƒce. La duchesse ne fut point insensible … cette politesse, elle mod‚ra la p‚tulance de son regard.
- Comment! comment! r‚p‚ta encore le prince en s'agitant dans son fauteuil, sur lequel on e–t dit qu'il ne pouvait trouver de position solide.
- Je vais profiter de la fraŒcheur de la nuit pour courir la poste, reprit la duchesse, et, comme mon absence peut ˆtre de quelque dur‚e, je n'ai point voulu sortir des Etats de Son Altesse S‚r‚nissime sans la remercier de toutes les bont‚s que depuis cinq ann‚es elle a daign‚ avoir pour moi.
A ces mots le prince comprit enfin; il devint pƒle: c'‚tait l'homme du monde qui souffrait le plus de se voir tromp‚ dans ses pr‚visions; puis il prit un air de grandeur tout … fait digne du portrait de Louis XIV qui ‚tait sous ses yeux."A la bonne heure, se dit la duchesse, voil… un homme."
- Et quel est le motif de ce d‚part subit? dit le prince d'un ton assez ferme.
- J'avais ce projet depuis longtemps, r‚pondit la duchesse. et une petite insulte que l'on a faite … Monsignore del Dongo que demain l'on va condamner … mort ou aux galŠres, me fait hƒter mon d‚part.
- Et dans quelle ville allez-vous?
- A Naples, je pense.
Elle ajouta en se levant:
- Il ne me reste plus qu'… prendre cong‚ de Votre Altesse S‚r‚nissime et … la remercier trŠs humblement de ses anciennes bont‚s.
A son tour, elle parlait d'un air si ferme que le prince vit bien que dans deux secondes tout serait fini; l'‚clat du d‚part ayant eu lieu, il savait que tout arrangement ‚tait impossible; elle n'‚tait pas femme … revenir sur ses d‚marches. Il courut aprŠs elle.
- Mais vous savez bien, madame la duchesse, lui dit-il en lui prenant la main, que toujours je vous ai aim‚e, et d'une amiti‚ … laquelle il ne tenait qu'… vous de donner un autre nom. Un meurtre a ‚t‚ commis, c'est ce qu'on ne saurait nier; j'ai confi‚ l'instruction du procŠs … mes meilleurs juges...
A ces mots, la duchesse se releva de toute sa hauteur; toute apparence de respect et mˆme d'urbanit‚ disparut en un clin d'oeil: la femme outrag‚e parut clairement, et la femme outrag‚e s'adressant … un ˆtre qu'elle sait de mauvaise foi. Ce fut avec l'expression de la colŠre la plus vive et mˆme du m‚pris, qu'elle dit au prince en pesant sur tous les mots:
- Je quitte … jamais les Etats de Votre Altesse S‚r‚nissime, pour ne jamais entendre parler du fiscal Rassi, et des autres infƒmes assassins qui ont condamn‚ … mort mon neveu et tant d'autres; si Votre Altesse S‚r‚nissime ne veut pas mˆler un sentiment d'amertume aux derniers instants que je passe auprŠs d'un prince poli et spirituel quand il n'est pas tromp‚, je la prie trŠs humblement de ne pas me rappeler l'id‚e de ces Juges infƒmes qui se vendent pour mille ‚cus ou une croix.
L'accent admirable et surtout vrai avec lequel furent prononc‚es ces paroles fit tressaillir le prince; il craignit un instant de voir sa dignit‚ compromise par une accusation encore plus directe, mais au total sa sensation finit bient“t par ˆtre de plaisir: il admirait la duchesse; l'ensemble de sa personne atteignit en ce moment une beaut‚ sublime. "Grand Dieu! qu'elle est belle, se dit le prince; on doit passer quelque chose … une femme unique et telle que peut-ˆtre il n'en existe pas une seconde dans toute l'Italie... Eh bien! avec un peu de bonne politique il ne serait peut-ˆtre pas impossible d'en faire un jour ma maŒtresse, il y a loin d'un tel ˆtre … cette poup‚e de marquise Balbi, et qui encore chaque ann‚e vole au moins trois cent mille francs … mes pauvres sujets... Mais l'ai-je bien entendu? pensa-t-il tout … coup; elle a dit: condamn‚ mon neveu et tant d'autres."
Alors la colŠre surnagea, et ce fut avec une hauteur digne du rang suprˆme que le prince dit, aprŠs un silence:
- Et que faudrait-il faire pour que Madame ne partŒt point?
- Quelque chose dont vous n'ˆtes pas capable r‚pliqua la duchesse avec l'accent de l'ironie l… plus amŠre et du m‚pris le moins d‚guis‚.
Le prince ‚tait hors de lui, mais il devait … l'habitude de son m‚tier de souverain absolu la force de r‚sister … un premier mouvement."Il faut avoir cette femme, se dit-il, c'est ce que je me dois, puis il faut la faire mourir par le m‚pris... Si elle sort de ce cabinet, je ne la revois jamais."Mais ivre de colŠre et de haine comme il l'‚tait en ce moment, o— trouver un mot qui p–t satisfaire … la fois … ce qu'il se devait … lui-mˆme et porter la duchesse … ne pas d‚serter sa cour … l'instant?"On ne peut se dit-il, ni r‚p‚ter ni tourner en ridicule un geste", et il alla se placer entre la duchesse et la porte de son cabinet. Peu aprŠs il entendit gratter … cette porte.
- Quel est le jean-sucre, s'‚cria-t-il en jurant de toute la force de ses poumons, quel est le jean-sucre qui vient ici m'apporter sa sotte pr‚sence?
Le pauvre g‚n‚ral Fontana montra sa figure pƒle et totalement renvers‚e, et ce fut avec l'air d'un homme … l'agonie qu'il pronon‡a ces mots mal articul‚s:
- Son Excellence le comte Mosca sollicite l'honneur d'ˆtre introduit.
- Qu'il entre! dit le prince en criant.
Et comme Mosca saluait:
- Eh bien! lui dit-il, voici Mme la duchesse Sanseverina qui pr‚tend quitter Parme … l'instant pour aller s'‚tablir … Naples, et qui par-dessus le march‚ me dit des impertinences.
- Comment! dit Mosca pƒlissant.
- Quoi! vous ne saviez pas ce projet de d‚part?
- Pas la premiŠre parole; j'ai quitt‚ Madame … six heures, joyeuse et contente.
Ce mot produisit sur le prince un effet incroyable. D'abord il regarda Mosca; sa pƒleur croissante lui montra qu'il disait vrai et n'‚tait point complice du coup de tˆte de la duchesse."En ce cas, se dit-il, je la perds pour toujours; plaisir et vengeance, tout s'envole en mˆme temps. A Naples elle fera des ‚pigrammes avec son neveu Fabrice sur la grande colŠre du petit prince de Parme."Il regarda la duchesse; le plus violent m‚pris et la colŠre se disputaient son coeur; ses yeux ‚taient fix‚s en ce moment sur le comte Mosca, et les contours si fins de cette belle bouche exprimaient le d‚dain le plus amer. Toute cette figure disait : vil courtisan!"Ainsi, pensa le prince, aprŠs l'avoir examin‚e, je perds ce moyen de la rappeler en ce pays. Encore en ce moment, si elle sort de ce cabinet elle est perdue pour moi, Dieu sait ce qu'elle dira de mes juges … Naples... Et avec cet esprit et cette force de persuasion divine que le ciel lui a donn‚s, elle se fera croire de tout le monde. Je lui devrai la r‚putation d'un tyran ridicule qui se lŠve la nuit pour regarder sous son lit..."Alors, par une manoeuvre adroite et comme cherchant … se promener pour diminuer son agitation, le prince se pla‡a de nouveau devant la porte du cabinet, le comte ‚tait … sa droite … trois pas de distance, pƒle, d‚fait et tellement tremblant qu'il fut oblig‚ de chercher un appui sur le dos du fauteuil que la duchesse avait occup‚ au commencement de l'audience, et que le prince dans un mouvement de colŠre avait pouss‚ au loin. Le comte ‚tait amoureux."Si la duchesse part je la suis, se disait-il, mais voudra-t-elle de moi … sa suite? voil… la question."
A la gauche du prince, la duchesse debout, les bras crois‚s et serr‚s contre la poitrine, le regardait avec une impertinence admirable; une pƒleur complŠte et profonde avait succ‚d‚ aux vives couleurs qui naguŠre animaient cette tˆte sublime.
Le prince, au contraire des deux autres personnages, avait la figure rouge et l'air inquiet; sa main gauche jouait d'une fa‡on convulsive avec la croix attach‚e au grand cordon de son ordre qu'il portait sous l'habit; de la main droite il se caressait le menton.
- Que faut-il faire? dit-il au comte, sans trop savoir ce qu'il faisait lui-mˆme et entraŒn‚ par l'habitude de le consulter sur tout.
- Je n'en sais rien en v‚rit‚, Altesse S‚r‚nissime, r‚pondit le comte de l'air d'un homme qui rend le dernier soupir.
Il pouvait … peine prononcer les mots de sa r‚ponse. Le ton de cette voix donna au prince la premiŠre consolation que son orgueil bless‚ e–t trouv‚e dans cette audience, et ce petit bonheur lui fournit une phrase heureuse pour son amour-propre.
- Eh bien! dit-il, je suis le plus raisonnable des trois; je veux bien faire abstraction complŠte de ma position dans le monde. Je vais parler comme un ami.
Et il ajouta, avec un beau sourire de condescendance bien imit‚ des temps heureux de Louis XIV.
- Comme un ami parlant … des amis. Madame la duchesse, ajouta-t-il, que faut-il faire pour vous faire oublier une r‚solution intempestive?
- En v‚rit‚, je n'en sais rien, r‚pondit la duchesse avec un grand soupir, en v‚rit‚, je n'en sais rien, tant j'ai Parme en horreur.
Il n'y avait nulle intention d'‚pigramme dans ce mot, on voyait que la sinc‚rit‚ mˆme |